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Dans le Musée des matriochkas de Semenov, village d'artisans près de Nijni Novgorod.
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La Russie hors des stades

A Nijni Novgorod, splendeurs et misères des poupées russes

L’artisanat jadis florissant des célèbres figurines de bois se bat pour sa survie et se cherche une place à l’ère de l’industrialisation et du digital. Le travail manuel séduit peu les jeunes, mais les gardiens de la tradition ne perdent pas l’espoir

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C’est une modeste maisonnette qui sent la scierie un peu humide. Au bout d’un terrain bosselé où la voiture bringuebale et s’affaisse dans des flaques d’eau creusées par un récent orage. C’est un genre d’usine désaffectée comme après un bombardement. Est-ce bien là, l’entreprise où l’on fabrique les matriochkas, les célèbres poupées russes, jouet chéri des enfants et souvenir préféré des touristes?

On a l’impression de se tromper d’adresse. Mais Svetlana assure: «Allons d’abord à la tournerie, c’est par ici. Avant, tous ces bâtiments étaient à nous. La fabrique employait 800 personnes. Et maintenant, nous sommes 60…» Ça sent l’abandon. L’atelier pourrait être un hangar ou un étal. D’ailleurs, des copeaux de bois jonchent le sol. A la place du bétail, des rondins de bois sont couchés. Entiers ou demi-façonnés, certains figurent déjà les silhouettes potelées, si facilement reconnaissables, des matriochkas. L’un des symboles de l’artisanat russe logé dans un palais de paille…

Ancêtre japonais

Les poupées russes, on les fabrique depuis la fin du XIXe siècle, dans différentes régions qui ont développé chacune leur style. «Chez nous, elles sont plus sveltes que leurs cousines et se parent d’un bouquet florissant sur leur tablier», explique Svetlana, directrice adjointe de l’entreprise de matriochkas de Semenov, non loin de Nijni Novgorod. On dit que la poupée est une descendante lointaine d’une figurine en bois japonaise, qui cachait d’autres personnages à l’intérieur. Et aussi qu’elle a été inspirée par la tradition des œufs de Pâques qui s’emboîtaient les uns dans les autres.

Quoi qu’il en soit, de Moscou, où on lui a donné son visage slave, ses habits paysans et un nom russe tendre, la poupée arrive un jour dans la région de Nijni Novgorod. Située sur les bords de la Volga, principale artère fluviale du pays, la ville abrite une foire légendaire, la plus grande du pays, vers laquelle toutes les curiosités et marchandises affluent. Les villages alentour, aux forêts épaisses et aux isbas folkloriques, fabriquent de merveilleux objets en bois, couverts de somptueux motifs floraux. Il y a ici tout ce qu’il faut pour rendre belle la matriochka et, vers 1920, elle se fait adopter par les habitants du bourg de Semenov.

Les années de disette

«Avant, on écorçait nous-mêmes le tilleul et on le préparait; maintenant, on l’achète»: Nina Petrovna, malgré son âge respectable – elle travaille depuis bientôt cinquante ans à la tournerie –, a la force d’un lutteur suisse. Et l’agilité de ses doigts lui permet de tailler quasi à l’aveugle des coques toutes lisses qui s’imbriqueront parfaitement, jusqu’à une paroi à l’épaisseur d’une feuille de papier pour les plus petites figurines.

On ne cache pas une certaine admiration. L’ouvrière hausse les épaules: «A l’époque, nous avions des compétitions, pour faire au mieux au plus vite. Tu te souviens?» dit-elle en lançant un clin d’œil à Svetlana, qui soupire à son tour. «Nous avions notre chœur, aussi. C’était prestigieux de travailler ici.»

Maintenant, alors qu’il reste cinq tourneurs sur 170, il n’y est plus question de chants ni de concours stakhanovistes. La crise des années 1990 est passée par là, suivie de dix années de disette pour la fabrique qui avait de la peine à joindre les deux bouts. Elle en est sortie amoindrie, obligée d’abandonner bâtiments et activités, comme la sculpture sur bois, le travail de l’écorce de bouleau ou encore l’art rare des mosaïques de paille incrustée. Il lui reste les petites matriochkas, dont les quantités produites ne dépassent pas désormais les 90 000 exemplaires par an, alors qu’elles atteignaient le million à la fin des années 1980…

72 poupées dans une seule

En marchant vers le bâtiment principal, un peu vétuste mais à l’aspect soigné, Svetlana évoque l’âge d’or: en 1970, on a battu les records avec une matriochka de 1 mètre de hauteur, composée de 72 poupées, rachetée finalement par un collectionneur japonais ou allemand…

La fin du récit nous échappe, parce qu’à la pénombre de l’escalier succède une lumière étincelante qui se pose sur des centaines de poupées colorées fraîchement vernies, prêtes à s’en aller. Un palais en or pour les matriochkas. Ici, passant d’une paire de mains à l’autre, les formes en bois creuses sorties de la tournerie se font masser à l’enduit gluant, se voient dessiner les traits du visage, vêtir d’une robe à l’ancienne et d’un foulard, avant de recevoir leur signe distinctif: un bouquet de fleurs pétillant, généralement avec une rose épanouie au centre. «Il faut trois semaines pour fabriquer une poupée, dit Svetlana. Rien que pour l’enduit, il y a trois couches, qui sèchent chacune pendant une journée…»

Mission de sauvetage

Les ateliers de peinture, tous regroupés au deuxième étage, où bat désormais le cœur de la fabrique, ne sont pas plus grands qu’une salle de classe. Il n’y a que des femmes qui y travaillent, en robes fleuries et tabliers qui ressemblent à ceux des poupées qu’elles habillent de leurs mains attentionnées. «On dit que l’expression du visage et les habits d’une matriochka trahissent l’humeur de sa créatrice», sourit Elena, peintre en chef. Elle a des traits doux, des yeux noirs brillants d’enthousiasme et est occupée à faire des esquisses pour un nouveau bouquet de fleurs destiné à orner le tablier. Pour garder le statut d’une entreprise d’artisanat, la tradition picturale doit être respectée, même si la poupée évolue avec le temps.

«On dit que l’expression du visage et les habits d’une matriochka trahissent l’humeur de sa créatrice»

Elena, peintre

A l’origine sobre, aux traits sévères, à l’image des femmes de cette région qui avait accueilli des orthodoxes vieux-croyants, la poupée de Semenov s’est faite ensuite plus coquette et sémillante, s’est fait pousser de longs cils, s’est habillée de couleurs plus intenses. De quoi séduire au-delà des frontières, dans les foires et les salons internationaux, où elle est toujours très attendue. Sur commande, elle prend parfois des aspects exotiques, se déguise en personnages inspirés de mangas japonais ou se transforme en ours finnois au design épuré.

Mais dans sa propre production, la fabrique tient à préserver la tradition, «aussi importante que la conquête des nouveaux marchés». En renonçant aux objets design, ne se prive-t-elle pas d’un filon en or? La réponse effrayera l’esprit capitaliste: «Nous voulons d’abord sauver l’artisanat.»

Une figurine avec une âme

Le problème n’est pas seulement économique: la relève manque cruellement. «Aujourd’hui, les jeunes veulent travailler moins et gagner tout de suite beaucoup d’argent. Ils veulent un résultat rapide, alors qu’ici, c’est un long apprentissage, il faut s’armer de patience…» Svetlana ne cache pas une certaine tristesse, mais garde l’espoir quant à l’avenir: «La matriochka a de l’âme, comme tout produit artisanal. Une chaleur humaine transmise par ses créateurs que les jouets industriels en plastique n’auront jamais.»

Reste à espérer que la vivacité des poupées russes saura détourner les enfants de l’ère digitale de leurs gadgets. Le musée de la fabrique, qui tient pour beaucoup grâce au bénévolat, s’y emploie. Et peut se prévaloir de quelques succès: «Dans nos ateliers, on voit les enfants comme les adultes oublier le temps, se prendre au jeu en insufflant la vie dans leurs personnages, dit Irina, sa directrice. La matriochka est simple et fascinante à la fois. Elle ne vieillira jamais.»

Peinture en oiseau de feu

A Nijni Novgorod, ville aux cent coupoles, les cloches des églises font ruisseler leur mélodie mélancolique au-dessus des collines escarpées, en berçant le fleuve tsar, la Volga. Dans la rue principale, bordée de façades ornées – d’anciens palais de riches marchands –, l’esprit de la foire est toujours vivant. Dans un grand bâtiment en verre aux motifs florissants, l’artisanat local déploie sa palette de couleurs ardentes. Les matriochkas de la fabrique de Semenov côtoient leurs copines d’autres villages et toutes sortes d’objets en bois peint ou sculpté, en osier tressé, en filigrane d’argent… Elles y retrouvent aussi leurs voisines, poupées sorties de la fabrique de Khokhloma Doré, également située dans le village de Semenov.

S’il y a bien une peinture associée à l’art russe dans le monde entier, c’est bien celle-là. Elle s’enflamme comme l’oiseau de feu des contes slaves. Fait flamboyer sur fond noir des jardins somptueux d’or et de rouge. Fait couler des brins d’herbe en boucles d’argent dans une ligne continue sans fin.

Les gestes des peintres sont une danse de cygnes. Pour celle ou celui qui maîtrise cette technique à la perfection, l’art n’a plus de secrets. «On dit qu’en regardant le tableau réussi, on doit entendre les oiseaux chanter, alors qu’il n’y a pas d’oiseaux sur l’image…», sourit Valentina, elle-même peintre et guide à la fabrique de Khokhloma.

Motifs à la mode

L’entreprise semble épanouie, même si, comme tout artisanat, elle n’a pas de grands moyens et souffre d’une concurrence de contrefaçons bon marché mais mal faites. A côté des cuillères et de la vaisselle en bois peint qui font la gloire de la région depuis le XVIIIe siècle, la fabrique s’est aussi approprié la matriochka et diversifie désormais sa production avec des accessoires de mode – sacs à main, bijoux et foulards couverts de motifs dans la technique picturale traditionnelle.

Un futur en or? Ici aussi, comme chez les voisins, les jeunes ne s’attardent pas. «Les salaires ne sont pas assez élevés… et le travail est minutieux», concède Valentina. Il faut plus au moins six ans après l’apprentissage pour être sûr de la fluidité de son geste. Et même là, on apprendra encore à l’infini…

Mais pour un artiste passionné, ce défi perpétuel est un bonheur: «On peut dire qu’on vit ici, à la fabrique, rigolent deux peintres amies. Et – mais on vous le confie en secret – on prend souvent des objets à la maison pour finir de les peindre en soirée… Impossible de s’arrêter!»

Dans leurs mots, il y a de l’espoir. Même si ce dévouement personnel est probablement la seule garantie de survie pour l’artisanat. En Russie comme ailleurs.


Talons aiguilles

Non, elles ne se sont pas faites belles pour ravir l’œil des supporters venus du monde entier. Robes glamours, hauts talons, maquillage d’actrices de cinéma: c’est l’état naturel de toute femme russe qui se respecte. Sa tenue quotidienne. Y compris les jours ouvrables, quand elle va faire son marché ou part au travail.

Car le chemin jusqu’au bureau est long à Moscou, une ville de 12 millions d’habitants qui s’étend sur plus de 2500 km2… Alors les reines de beauté en profitent pour transformer les galeries de métro et les rues de la capitale en podiums d’élégance, été comme hiver. Que dire de la place Rouge à l’ombre des jeunes filles en fleurs? «Rouge», qui signifie également «belle» en vieux slave, prend ici plus que jamais tout son sens.

Fashion victims

L’attitude chic fait évidemment ses fashion victims. Arpenter les ruelles pavées en talons aiguilles sous un soleil de plomb est un défi à la portée des novices, qui se solde généralement par l’achat d’un rouleau de sparadrap… ou d’une autre paire de chaussures sur le chemin. Avancer contre une tempête de neige par -20 °C sur un sol gelé, dans une jupe courte et chaussée de bottes aux allures d’échasses relève d’un exercice d’équilibriste expérimenté.

Ce sacrifice à la mode est entièrement assumé. Et ne tolère aucune exception, même dans des situations où le choix du confort s’impose. Ainsi, au moment des vacances, l’aéroport accueille à son tour des défilés de mode réguliers. Une valise poids lourd pour transporter la garde-robe, si elle n’est pas traînée derrière par l’heureux élu de la belle, ajoute une fierté supplémentaire à l’allure: une femme russe est capable de tout… même en talons de 10 centimètres sur un carrelage fraîchement lavé.

Heureusement, ces derniers temps, la mode se montre plus clémente en autorisant les escarpins plats et les baskets sous une robe. Pour être à la hauteur, plus besoin de se tordre les pieds.

Dossier
La Russie hors des stades

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