Âmes russes

Nikita, mon ami Google Translate

Pendant la Coupe du monde en Russie, les rencontres improbables, surprenantes et savoureuses se succèdent. Elles racontent le pays au-delà des clichés et des fantasmes. Premier épisode avec un jeune passionné d’horticulture et de matériel militaire à Togliatti

«Je voulais vous demander si vous avez pris la décision de continuer à l’Atlético Madrid ou si vous allez jouer dans Barcelone?» Adressée au Français Antoine Griezmann avant qu’il ne communique son intention de ne pas changer de club, la question n’aurait en rien brisé la routine de la conférence de presse de l’équipe de France si elle n’avait été posée par un journaliste espagnol aidé de la voix saccadée et robotique de… Google Translate. Surréaliste.

Sur son estrade, Antoine Griezmann pouffe de rire. Echaudé, l’attaché de presse des Bleus lui ordonne de se taire. Quel dommage: il aurait été délicieux de le voir dégainer son smartphone et lui faire réciter sa réponse, quelle qu’elle soit. C’est exactement ce qui se passe pour ceux qui vivent la Coupe du monde en Russie sans attaché de presse.

A Togliatti, où l’équipe de Suisse a établi son camp de base, rares sont les habitants à manier ne serait-ce que les notions de base d’une deuxième langue. Industrielle, austère, la ville semble coupée du monde non russophone. En lançant «Hello!» à la caissière d’un supermarché, je me suis ainsi vu rétorquer «No hello». Sec? Je crois que cela tient plus d’une certaine gêne que d’autre chose. Et je n’avais qu’à dire «Privet!», ce n’est pas la Volga à boire.

Maudit Luc Besson

L’autre soir, la serveuse du restaurant était bien empruntée. Elle n’avait pas d’autre carte à me proposer que celle rédigée en cyrillique. Je réussis à commander une bière (pivo, facile) mais pour la nourriture, je ne trouve pas le moyen de lui dire que je suis prêt à essayer n’importe quoi. Soudain, voilà qu’elle attrape par le bras un jeune homme qui sirote au bar son verre de vin rouge (avec des glaçons), le plante devant moi et me dit en le désignant du doigt: «English.»

Le pauvre me regarde avec l’air de s’excuser. Je comprends assez vite qu’il maîtrise l’anglais comme moi le portugais (c’est-à-dire só um pouquinho), mais qu’il est persévérant. Il s’assied à ma table, commande une tournée et sort son téléphone portable. Nous avons passé la soirée à discuter par l’entremise de Google Translate.

Le jeune homme, qui alterne entre me faire lire les traductions et laisser l’appareil les prononcer, me dit qu’il s’appelle Nikita. Qu’en Russie, c’est un prénom masculin, mais que tous les Européens rigolent car ils connaissent la série TV américaine ou le film de Luc Besson. Maudit Luc Besson. Nikita m’explique qu’il a 23 ans. Qu’il est responsable des ventes d’une entreprise d’horticulture qui réalise des jardins dans tout le pays. C’est ainsi que tout à coup, une voix synthétique me demande: «Est-ce qu’en Suisse vous avez la passion des plantes ornementales?» Je ne m’étais jamais posé la question.

En Lada à Togliatti

Il se fait tard quand Nikita me met sous le nez son portable avec la proposition suivante: «J’aimerais vous emmener demain visiter le Musée militaire de Togliatti. Viendras-tu?» Comme je ne me sens pas de l’éconduire par téléphone, j’accepte. Et je me retrouve le lendemain en direction du «largest open air museum of the whole Russia» avec Google Translate et Nikita, en Lada. Ce qui, à Togliatti, est une expérience aussi savoureuse que de manger une fondue à Gruyère.

A l’entrée du musée, en fait un gigantesque parc où sont exposés tanks, obus, sous-marins et hélicoptères de toutes sortes, le vieux monsieur qui déchire les tickets regarde Nikita d’un air sévère et crache quelques mots en russe avant de partir dans un éclat de rire gras. Je sors mon portable. «Chto on skazal, Nikita?» Il rigole. «Il voulait savoir pourquoi j’avais emmené un étranger dans notre musée», répond-il. Il m’explique que beaucoup de touristes viennent à Togliatti pour cet endroit et pour visiter l’usine Lada. Mais ils sont presque tous Russes.

Pour tout le reste…

Alors que je m’émerveille devant les engins de guerre soviétique, Nikita se sent soudain l’obligation de se justifier. «J’aime venir ici me promener, dit la voix synthétique. Mais je préférerais qu’on ne construise pas ces machines et que les enfants restent vivants. Je suis un pacifiste.» On reste sur le thème de l’armée. «J’ai fait mon service militaire obligatoire d’une année, mais je n’aime pas vraiment l’armée. Pas grand monde en Russie n’aime l’armée.» Je lui demande si l’armée russe est puissante. «Moins que celle des Etats-Unis», fait-il traduire. Puis de compléter, en riant: «Mais les Chinois sont nos amis.»

J’avais averti Nikita: deux heures à disposition avant de go back to work. Après une heure et demie de visite, il me dit qu’il est temps de partir si je ne veux pas être en retard. Avant de me quitter, il sort de son sac un livre d’Alexandre Pouchkine, son «auteur russe préféré», qu’il tient à m’offrir. L’ouvrage, usé par le temps, est en cyrillique. Il sait que je ne pourrai pas le lire. Mais le cadeau lui paraît approprié, et il me touche beaucoup. Il y a des sentiments qu’on ne peut pas traduire. Pour tout le reste, il y a Google Translate.

Dossier
La Russie hors des stades

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