Football

Les noces de diamant du Real Madrid et de la Coupe d'Europe

Ce n'est pas tant la victoire des Madrilènes sur la Juventus qui étonne que son ampleur (4-1). Les joueurs du Real se sont sublimés en Ligue des Champions, comme ils le font depuis 1956

La comparaison en fera bondir certains mais elle a le mérite de parler à la majorité du public romand: la Ligue des Champions est au Real Madrid ce que la Coupe de Suisse est au FC Sion. Vainqueur samedi à Cardiff de la Juventus de Turin (4-1), le grand club madrilène a remporté pour la douzième fois le trophée majeur du football continental. C'est bien sûr un record (AC Milan 7 victoires, Barcelone, Bayern Munich et Liverpool 5). Déjà sacré l'an dernier (1-1, 5-3 t.à.b contre l'Atlético Madrid), le Real de Zinédine Zidane devient la première équipe à conserver son titre depuis le grand Milan d'Arrigo Sacchi (1989 et 1990). Aucune n'y était parvenue depuis l'évolution de la compétition au format «ligue» en 1993.

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Le Real Madrid a construit sa victoire en début de seconde mi-temps, ou peut-être dans le secret du vestiaire à la pause. Après une première mi-temps équilibrée, au cours de laquelle la Juve avait beaucoup couru (54km cumulés, quatre de plus que l'adversaire) mais n'avait pu que répondre (superbe retourné de Mandzukic, 27e) à l'ouverture du score de Cristiano Ronaldo (une-deux avec Carvajal, tir légèrement dévié par Bonucci, 20e), le champion d'Espagne imposa un pressing intense. Le trio Kroos-Casemiro-Modric régna alors en maître à mi-terrain. Deux ballons récupérés à trente mètres du but de Gianluigi Buffon permirent à Casemiro de marquer de loin (tir dévié par Khedira, 61e) puis à Cristiano Ronaldo d'exploiter au premier poteau une magnifique percée côté droit de Modric (64e).

Une relation intime et passionnelle

Abattue, la Juve baissait la tête, finissait à dix (expulsion de Cuadrado, malgré une simulation flagrante de Sergio Ramos, 84e) et encaissait un quatrième but (Asensio, 90e). Encore une fois (septième défaite en neuf finales, cinquième échec consécutif), les Bianconeri ont manqué le dernier rendez-vous. Encore une fois, les Madrilènes s'y sont sublimés. Depuis la création de la Coupe d'Europe, le Real Madrid a participé à quinze finales (pratiquement une sur quatre) et en a remporté douze. Parfois avec panache, comme samedi soir, parfois aux tirs au but, comme l'an dernier, parfois avec de la chance (en 2014 contre l'Atlético: égalisation dans les arrêts de jeu). Peu importe la manière, il finit toujours par triompher.

Cette relation intime, unique et passionnelle avec la Ligue des Champions, le Real la cultive depuis les origines. Lorsque la compétition est créée en avril 1955, sous le nom de «Coupe des clubs champions européens et sur l'initiative du journal L'Equipe, son président d'alors, Santiago Bernabeu, est le plus enthousiaste: «L’essentiel est d’aboutir. Mon club est d’accord sur tout ce qu’on voudra adopter», déclare-t-il en ouverture d'une réunion préparatoire le 2 avril à Paris.

Un enjeu sportif et diplomatique

Cinq mois plus tard, le 8 septembre 1955, le Real Madrid entame son histoire d'amour avec la Coupe d'Europe à Genève contre Servette. Et d'emblée, prend la chose très au sérieux: l'équipe est arrivée deux jours avant le match, s'est entraînée deux fois sur la pelouse des Charmilles, l'entraîneur José Villalonga a emmené 22 joueurs. Le match retour, le 12 octobre à Madrid, est un événement en Espagne, suivi par 78 873 spectateurs à Chamartin. «Pour les Madrilènes, c’est le début du mythe européen du club», nous expliquait en 2015 Sébastien Farré, de la Maison de l’histoire, à Genève, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Espagne. «Le Real s’est construit au moment où le pays réaffirmait sa présence dans l’espace international. Les enjeux diplomatiques de cette première rencontre dépassaient largement le cadre sportif.»

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Le Real Madrid gagne la première finale en 1956 contre le Stade de Reims à Paris. La Coupe d'Europe est un grand succès, que l'UEFA ramène immédiatement dans son giron. La saison suivante, seuls les champions nationaux peuvent participer. Le Real n'est pas champion d'Espagne mais participe en tant que tenant du titre. Déjà, la Coupe d'Europe l'intéresse plus que la Liga. Il gagne à nouveau en 1957, puis en 1958, 1959 et 1960. Ce Real-là est porté par Alfredo Di Stefano.

Ronaldo, la révolution silencieuse

Dans son histoire européenne, le Real Madrid a toujours connu des phases de domination et des joueurs emblématiques. Après 32 ans de disette et trois finales perdues (1962 contre Benfica, 1964 contre l'Inter Milan, 1981 contre Liverpool), le club renaît au niveau européen en 1998. C'était contre la Juve... de Zidane. C'est le Real de Raul, plus que celui des «galactiques» (Figo, Zidane, Beckham, Ronaldo), qui remporte trois fois le trophée en cinq saisons (1998, 2000, 2002).

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Quinze ans après, ce troisième âge d'or du Real Madrid (victoires en 2014, 2016 et 2017) restera associé à Cristiano Ronaldo. Le Portugais n'a pas forcément survolé la finale (37 ballons touchés seulement) mais il a surgi aux meilleurs moments pour frapper deux fois: ses neuvième et dixième buts depuis les quarts de finale. Bien que vieillissant, le quadruple Ballon d'or est plus efficace que jamais. Plus jeune, il cherchait souvent à trop en faire, au point d'en devenir parfois irritant d'égocentrisme. Par petites touches, Zinédine Zidane a su lui indiquer la voie de la sagesse. Lui qui voulait jouer tous les matchs n'a effectué aucun déplacement à l'extérieur en Liga depuis le mois de mars. Il s'est reposé, au contraire de toutes ces saisons qu'il terminait au bord de l'épuisement ou de la blessure.

Cristiano Ronaldo s'est aussi recentré, rapproché du but. Il ne marque plus sur de longs exploits solitaires ni sur des frappes lointaines, mais rôde dans la surface de réparation, où son intuition et son sang-froid lui font réussir le déplacement juste et le geste juste à l'instant décisif. Pour la seconde année consécutive, il a abandonné le «pichichi» (trophée du meilleur buteur du championnat d'Espagne) à un Barcelonais. Mais pour la seconde année consécutive, il a conquis le titre suprême. La seule chose qui compte lorsque l'on est un joueur du Real Madrid, depuis 1955.  

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