Certains athlètes profitent de la tribune sportive pour faire passer un message militant. Ils dénoncent une situation politique méconnue du grand public (l’Ethiopien Feyisa Lilesa aux Jeux de Rio), un climat social défavorable (Colin Kaepernick et d’autres sportifs noirs en Amérique du Nord) ou prennent position lors d’une élection. Paradoxalement, ils sont moins présents dans les grands débats qui concernent directement le sport.

L’ardeur du biathlète Martin Fourcade tranche parmi les condamnations souvent molles et convenues du dopage. Les footballeurs sont restés muets pendant que le monde entier ne parlait que des scandales de la FIFA. La corruption, les paris truqués, les changements de règles, le prix des places: rares sont ceux qui quittent le terrain de jeu pour se faire entendre sur celui, miné, du débat de fond. Sociologue à l’Université de Lausanne, Fabien Ohl valide: «Globalement, il faut bien reconnaître que le sportif moyen n’est pas un militant né.»

Lindsey Vonn dit sa colère

Sauf, toutefois, quand il s’agit de sa sécurité. Vendredi, lors d’un combiné alpin à Crans-Montana, les trois premières skieuses à s’élancer sont sorties de la piste au même endroit. La course a été interrompue lorsque la Suissesse Denise Feierabend s’est blessée. Vent de révolte sur le cirque blanc. L’Américaine Lindsey Vonn twitte puis argumente en interview.

Sa compatriote Mikaela Shiffrin lance que «ce n’est pas du show, c’est du massacre». La course reprendra, avec un départ abaissé mais sans les deux stars. «Je réalise les enjeux financiers d’une annulation, je comprends les questions politiques, mais la priorité de tous devrait être la sécurité des athlètes, claironne la Speed Queen. Si elle n’est pas assurée, il ne peut y avoir ni course de ski, ni considérations politiques.»

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L'été dernier, c’étaient les cyclistes qui tapaient du poing sur la table. Après de multiples accidents causés par des motos suiveuses depuis le début de la saison et le tragique décès du Belge Antoine Demoitié en guise d’électrochoc, quelques Allemands publiaient une tribune dans «Bild» pour demander, entre autres mesures, leur remplacement par des scooters. «Il y a une grande différence entre 300 kilos vous tombant dessus et 150 kilos», argumentait le triple champion du monde Tony Martin. Le mouvement de protestation, qui a culminé avec ces propositions relayées par voie de presse, avait pris forme et enflé sur les réseaux sociaux. Comme les skieuses à Crans-Montana, les cyclistes twittent pour enjoindre aux responsables de leur sport de préserver leur intégrité physique.

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Instantanéité des réseaux sociaux

Maslow a placé le «besoin de sécurité» au deuxième échelon de sa fameuse pyramide. L’individu s’y intéresse sitôt que ses besoins physiologiques (nourriture, sommeil, etc.) sont satisfaits. Pas étonnant que ce soit le premier thème de manif' pour les athlètes, ni que cyclistes et skieurs soient au premier rang. «Dans leurs disciplines, de mauvaises décisions peuvent entraîner des risques de blessures qui peuvent menacer une carrière, analyse Fabien Ohl, fin connaisseur du milieu cycliste. Les réactions en sont d’autant plus fermes, d’autant plus marquées. En Amérique du Nord, le problème des commotions cérébrales récurrentes dans certains sports comme le football américain ou le hockey a également donné lieu à d’importantes mobilisations d’anciens athlètes demandant une meilleure régulation.»

De manière générale, les sportifs sont peu représentés, peu écoutés au niveau politique. On attend d’eux qu’ils produisent une performance, voilà tout.

Fabien Ohl

La notoriété des sportifs de premier plan donne du corps au message; les moyens de communication modernes permettent sa diffusion massive et instantanée. A défaut de voie plus officielle? «De manière générale, les sportifs sont peu représentés, peu écoutés au niveau politique. On attend d’eux qu’ils produisent une performance, voilà tout, mais eux aspirent à ce que leur point de vue soit davantage pris en considération», reprend Fabien Ohl.

«S’assurer que le point de vue des athlètes reste au cœur de toutes les décisions», c’est pourtant l’une des raisons d’être des Commissions des athlètes, une structure dont 91% des fédérations internationales – dont celles de ski et de cyclisme – étaient déjà dotées en 2014. «Les cyclistes ont deux options pour s’exprimer: soit ils se plaignent en public et demeurent distants, soit ils s’assoient à une table pour discuter de leurs problèmes, travailler ensemble et progresser. La Commission des athlètes a définitivement opté pour la deuxième option», explique Marianne Vos, spécialiste de cyclo-cross et membre de la Commission des athlètes de l’Union cycliste internationale, dans un document officiel du CIO.

Mais certains sportifs estiment manifestement que cela ne suffit pas. «Ces commissions d’athlètes restent très discrètes dans le débat public, remarque Fabien Ohl. Elles sont souvent composées de sportifs qui ont pris leur retraite et qui sont donc moins dans l’urgence. Les athlètes en activité n’ont pas le temps de s’investir, mais cela ne les empêche pas de vouloir faire bouger les choses.»

Cause commune

En 2011, après un entraînement de descente à Kvitfjell, en Norvège, Didier Cuche s’en prend au chef de course au sujet d’un saut qu’il juge trop dangereux. Dans un premier temps, le Neuchâtelois écope d’un avertissement et d’une amende de 5000 francs. Mais la fédération internationale se ravise, rabote un peu le saut en question et offre aux skieurs un nouveau mécanisme pour se faire entendre: un porte-parole, désigné parmi les meilleurs athlètes avant chaque course, censé faire le lien avec le jury.

Mais pour les skieurs, ce n’est pas encore la panacée. En décembre dernier, à Courchevel, c’est encore sur Twitter que Lara Gut choisit de pousser un (gentil) coup de gueule quand la FIS s’obstine à maintenir le départ du géant malgré un fort vent: «Chère FIS, nous adorons concourir, mais nous ne faisons pas de la planche à voile!» Au micro de RTS La Première, la Tessinoise s’explique: «Cela ne fait que quelques années que les athlètes ont un représentant et cela ne fonctionne pas encore parfaitement. Là, nous discutions toutes ensemble, tout le monde trouvait la situation ridicule, mais nous n’avons pas encore trouvé la bonne manière de faire passer le message.»

A Crans-Montana, c’est l’Italienne Sofia Goggia qui était la porte-parole des skieuses. «Elle a dit aux responsables que le tracé n’était pas acceptable, mais ils n’ont pas voulu l’écouter», a regretté Lindsey Vonn, qui a donc pris le relais et porté le débat sur la place publique, forte d’une aura nourrie de ses 32 ans et de ses 77 victoires en Coupe du monde. Il n’y avait pas de consensus autour de son message – d’autres skieuses ont relativisé le danger des conditions de course ou insisté sur la responsabilité des athlètes de limiter les risques pris – mais la cause défendue, elle, fait bien l’unanimité.