Il y croyait dur comme fer. Mais gardait ses certitudes pour lui. Fidèle à son image d'homme discret et réservé. A Saint-Malo, Lionel Lemonchois n'endossait pas le ciré d'un favori. Tout du moins aux yeux des médias et d'un public qui ne le connaît guère. Ses adversaires, en revanche, s'en méfiaient. Et le plaçaient tous dans le tiercé gagnant. Lui se contentait de dire, à propos de cette Route du Rhum 2006, sa première transatlantique en solitaire en multicoque: «On en reparle dans 15 jours.» Il avait raison. Sauf que ce ne fut pas quinze, mais sept jours.

Un Bajocasse peu loquace

A 37 ans, ce talentueux marin est enfin sorti de l'ombre dans laquelle le plaçait un tempérament d'équipier plutôt effacé. Et à la lumière du jour, il en impose, ce Bajocasse (nom des habitants de Bayeux où il est né) peu loquace. «Respect»: c'est le mot lâché par tous les concurrents de la Route du Rhum, encore en mer pour la plupart, à l'annonce de son exploit. Normand, mais aussi Breton d'adoption, Lionel Lemonchois a le passeport génétique du têtu. Et lorsqu'il a décidé quelque chose, il n'y va pas par le dos de la cuillère. Cette course, il voulait la gagner. Ceci dès l'instant où le baron Benjamin de Rothschild, armateur de l'écurie Gitana, et le directeur sportif, Loïck Peyron, lui ont proposé la barre de Gitana XI. Pour la petite histoire, Lionel Lemonchois, skipper malheureux du pataud Gitana X lors de la Route du Rhum 2002 - il abandonna au bout de deux jours à la suite d'une avarie -, avait été licencié pour incompatibilité d'humeur avec le team manager, lui-même remercié depuis. Ce parasite écarté, c'est tout naturellement que le banquier genevois est revenu chercher celui avec qui il avait gardé de bons rapports. Et qui, entre-temps, avait affûté ses armes. En remportant le Trophée Jules-Verne avec Bruno Peyron sur Orange II, et la Transat Jacques-Vabre sur le Banque Populaire de Pascal Bidégorry. Ce même Bidégorry qui a dû se contenter, hier, de la deuxième place de la Route du Rhum.

Le Basque, comme tous ceux pour qui Lemonchois, surnommé «Le bon choix», a œuvré, tous ceux dont il a participé à la victoire et forcément un peu à la gloire, évoquent un insatiable homme de mer, tenace, inépuisable et imperturbable: «S'il n'avait tenu qu'à moi, nous aurions abandonné dans la Jacques-Vabre en raison d'une fente dans le safran (gouvernail) central, raconte Bidégorry. Mais Lionel, visiblement un as en composite, m'a assuré que ça allait tenir.» Une anecdote de plus qui raconte l'éclectisme du nouveau vainqueur du Rhum. Lequel, avant de poser son sac d'un bateau à l'autre, a été tour à tour raboteur de parquet, chercheur de coquillages rares et précieux dans les Caraïbes, skipper de catamaran de croisière ou encore ferrailleur d'épaves. Il fait partie de ces rares navigateurs, comme Bernard Stamm, à s'être construit lui-même un voilier. Un petit monocoque de 6,50m pour participer à la Mini-Transat. C'était en 1989.

L'homme de ces dames

En tout, il disputera quatre fois cette exigeante transat en solitaire, tremplin des plus grands marins. Avant de devenir l'homme de ces dames. Equipier d'Isabelle Autissier d'abord, avec qui il termine deuxième de la Route de l'Or entre New York et San Francisco. Puis préparateur de Catherine Chabaud pour le Vendée Globe. Avec elle, il signe une victoire dans la course du Fastnet. Et enfin, associé de Karine Fauconnier sur la Transat Ag2r 2000, en double entre Lorient et Saint-Barthélemy. Le duo s'impose. Mais ce n'est pas lui qu'on expose. Alors, il était temps qu'il apparaisse enfin à la lumière du jour.