«Bientôt, on ne parlera plus d'Eddy Merckx!» Dimanche après-midi, la Belgique s'est découvert un nouveau héros. Son nom: Frank Vandenbroucke. Son exploit: une victoire en solitaire au terme des 264 kilomètres de Liège-Bastogne-Liège, la quatrième épreuve du calendrier de la Coupe du monde 1999.

Depuis plusieurs jours, d'ailleurs, les gazettes locales ne parlaient plus que de lui. De sa jeunesse (24 ans), de sa régularité, de son sens tactique et surtout de ses ambitions dans Liège-Bastogne-Liège. Ces dernières se résumaient en trois mots: «Remporter la Doyenne», la classique de printemps la plus difficile avec ses 4000 mètres de dénivelé, celle qui ne s'offre en définitive qu'au plus fort. Les espoirs des autres favoris étaient relégués à quelques entrefilets. Même Michele Bartoli, vainqueur des deux dernières éditions et mercredi dernier de la Flèche wallonne, y faisait figure de «Petit Poucet».

Quelques minutes avant le départ, au milieu de la place Saint-Lambert, le leader de l'équipe Cofidis avait même dévoilé l'endroit où il lancerait son attaque: «La décision se fera dans la Côte de Saint-Nicolas. Je l'ai reconnue deux fois vendredi.» Chose promise, chose due. C'est effectivement dans la dernière des dix difficultés, située à 5 kilomètres de l'arrivée, que le Belge a décroché ses derniers adversaires.

La suite, c'est le triomphe. Frank Vandenbroucke franchit la ligne avec 30 secondes d'avance sur Michael Boogerd (Hol), plus de 40 devant Maarten Den Bakker (Hol) et Michele Bartoli (Ita), qui n'a pas réussi le triplé au palmarès d'une course avec laquelle il avoue pourtant entretenir une «histoire d'amour». Les Suisses de Rabobank, Niki Aebersold et Markus Zberg, terminent 6e et 7e à moins d'une minute du vainqueur, juste devant le champion du monde en titre, Oscar Camenzind (8e).

Généralement, Liège-Bastogne-Liège est une course par élimination. Au fil des kilomètres, les coureurs lâchent prise, affaiblis par la vitesse et le parcours accidenté. La 85e édition n'a pas failli à la tradition. Moins de 20 kilomètres après le départ, un groupe de 12 coureurs, parmi lesquels se trouve Mauro Gianetti (33e), fausse compagnie au peloton. Il comptera jusqu'à 5'30'' d'avance. Mais personne ne se fait d'illusion: l'usure viendra à bout des «téméraires».

La jonction s'effectue juste après la mi-course. Le peloton a accéléré – après trois heures, la moyenne horaire est de 42,6 km/h – et les favoris montrent leurs ambitions. Le premier est Laurent Jalabert, qui se détache en compagnie de Stefano Garzelli dans la Côte de Wanneranval. En peu de temps, le duo compte une minute d'avance. Mais l'arrivée est encore loin. Très loin. Et le Français a beau se sentir bien, personne parmi les grandes pointures n'a pris sa roue pour l'aider dans son entreprise. Fier, le champion de France s'entête, lutte désormais seul – son compagnon n'a pas réussi à suivre son rythme – contre un vent défavorable.

Le sprint des chefs

Son aventure prend fin à quelques encablures de la Redoute, un casse-pattes dont la seconde moitié affiche une déclivité de 19%. Le terrain idéal pour casser le moral de ses adversaires. C'est probablement ce que s'est dit Michele Bartoli au moment de porter sa première – et dernière – attaque de la journée. Malheureusement pour lui, Frank Vandenbroucke a eu la même idée. Résultat: un bras de fer irréel, en pleine ascension, dont le perdant est l'Italien. Au sommet, le Belge le précède de 12 secondes. «Dans cette course où l'on ne peut pas bluffer, j'ai su après ce sprint que je ne gagnerais pas», reconnaîtra l'Italien une fois la ligne d'arrivée franchie.

Après avoir remporté ce combat des chefs, Frank Vandenbroucke, le jeune homme aux cheveux décolorés, ne s'entête pas et se laisse rejoindre par le groupe des poursuivants. Il préfère garder des ressources pour les derniers kilomètres plutôt que de se «griller» comme Laurent Jalabert quelques instants auparavant. «Il fallait être réaliste. Derrière, il y avait quatre coureurs de Rabobank et trois de Mapei. Les chances de réussir étaient minces», explique le vainqueur.

Malgré cette supériorité numérique, ces deux équipes ne réussissent pas à prendre le dessus. Au contraire, c'est le second Cofidis du groupe, Peter Farazijn, qui dicte seul la cadence, ne laissant que peu de chances aux tentatives d'échappées. Au pied de Saint-Nicolas, Farazijn s'écroule. Mais son leader prendra le relais avec panache.