25 décembre 2011, un Noël particulier dans l’histoire du sport professionnel nord-américain. Douze ans après une première grève des joueurs et une saison écourtée de trente matches, la NBA, meilleure ligue de basketball au monde, rouvre ses portes avec huit semaines de retard. Il aura fallu plus de cinq mois pour que les trente propriétaires et le syndicat des joueurs parviennent à un accord sur la nouvelle convention collective. La gué-guerre était programmée depuis des mois. Un an plus tôt, plus d’une demi-douzaine de clubs étalaient leurs difficultés financières. C’est le signal d’une volonté annoncée de se réapproprier la part du gâteau abandonnée aux joueurs en 1999.

Posséder un club NBA est alors considéré comme un pari et hormis trois visionnaires (Mark Cuban à Dallas, Stan Kroenke à Denver et Dan Gilbert à Cleveland), aucun nanti ne souhaite mettre ses billes dans le troisième championnat de sport collectif le plus populaire du pays. Cinq ans plus tard, la valeur moyenne d’une équipe de NBA a augmenté de 20,3% par année (contre 17,8% pour le football américain) pour passer la barre historique du milliard de francs; la ligue est devenue numéro 1 sur les réseaux sociaux chez l’Oncle Sam; un nouveau contrat de 24 milliards de francs sur neuf ans a été signé et la fortune personnelle des trente propriétaires (3,3 milliards de francs en moyenne) est sans équivalent outre-Atlantique. Que s’est-il passé?

Renouvellement structurel

Posséder un club n'est plus un risque, c’est un investissement juteux. Entre un prix d’achat attractif, la perspective de la nouvelle convention collective, l’arrivée d’un nouveau patron - Adam Silver - plus jeune et encore plus expansionniste à la tête de la ligue, treize nouveaux propriétaires de franchises ont décidé de miser gros sur la NBA. Aucune autre ligue professionnelle n’a connu un tel renouvellement structurel, culturel et managérial de ses élites en aussi peu de temps.

Le nouveau «club des milliardaires» de la NBA est un cercle privé unique en son genre. Huit de ses membres sont issus des secteurs de la finance et des nouvelles technologies. Question de budget, tout d'abord. «Aujourd’hui, aux Etats-Unis, ce sont les seules industries capables de générer l’argent nécessaire à l’achat d’une équipe de la ligue. Les prix oscillent désormais de 750 millions à 2 milliards. Le temps où Jerry Buss pouvait acheter les Lakers après un investissement immobilier lucratif est révolu», explique J.A Adande, journaliste vedette de la chaîne sportive ESPN.

Une expertise technologique

Une franchise de NFL, la ligue professionnelle de football américain, reste le meilleur investissement avec un profit moyen de 76 millions de dollars, mais la NBA possède un bien meilleur potentiel de développement, surtout grâce à son expansion internationale. «Sa présence est globale et son public est plus jeune, donc plus attiré par le numérique, poursuit J.A Adande. Cela procure un potentiel de monétisation via les médias sociaux qui est unique dans les sports collectifs aux Etats-Unis.»

Pour l’influent analyste Arash Markazi, qui suit le basket pour le site internet d’ESPN, «la ligue veut plus de technologie pour moderniser encore plus le produit NBA. Steve Ballmer, par exemple, avait envisagé de retransmettre les matches de ses Clippers sur un site web de streaming. Juste après, la ligue a annoncé un accord avec l’opérateur Verizon pour la diffusion des résumés de match sur une application mobile de streaming. C’est une première et c’est la preuve que ce genre de propriétaire amène une expertise technologique qui améliore l’expérience NBA».

L’ancien CEO de Microsoft Steve Ballmer possède une fortune estimée à 22 milliards de francs. Lorsque la NBA a banni l’ex-propriétaire Donald Sterling pour propos racistes au printemps 2014, il a mis 2 milliards sur la table pour acquérir les Los Angeles Clippers. Un montant historique, qui a forcément influencé le marché. «Ballmer est un vrai fan de basket, il voulait vraiment une franchise. Il eu cette opportunité et a payé plus cher que la valeur réelle du club à ce moment-là. Mais bon, 2 milliards, pour lui, ce n’est pas grand-chose. C’est un rêve de riche, il était prêt à payer plus que le prix», résume Arash Markazi.

Depuis, l’ex-bras droit de Bill Gates a beaucoup dépensé dans les outils technologiques. Ses joueurs disposent tous de tablettes individuelles pour du travail vidéo et le public profite désormais d’une présentation des équipes en 3D sur le parquet. Présent quasiment à chaque match, Ballmer a aussi beaucoup investi dans l’analytique. Et lorsque la 32e fortune mondiale fait quelque chose à fond, cela ne peut rester sans conséquence dans sa branche.

Que ce soit Joshua Harris à Philadelphie, Wesley Edens et Marc Lasry à Milwaukee, Tom Gores à Detroit, Robert J. Pera à Memphis, Vivek Ranadivé à Sacramento, Tony Ressler à Atlanta ou Joe Lacob à Golden State, tous ont sorti le chéquier depuis leur prise récente de pouvoir pour doter leur staff technique des meilleures plateformes d’analyse statistique. «Depuis l’arrivée de Gores aux Pistons, l’analytique est passée d’une seule personne dans son coin à un département entier», confirme Dave Mayo, journaliste au MLive à Detroit.

La prise de risque, une culture

Comme beaucoup de ses nouveaux acolytes, Tom Gores a débarqué en NBA avec ses gros sabots, dans un univers ingrat pour les néophytes. «Réussir dans les affaires n’est pas synonyme de réussite sportive. Le sport n’est pas une science exacte, il y a trop de variables et de dynamiques personnelles. Les alchimies, l’état d’esprit et les atmosphères sont des points cruciaux: tu peux avoir tout ce qu’il faut sur le papier pour gagner, si les joueurs ne sont pas heureux pour je ne sais quelle raison, cela ne fonctionnera pas», rappelle J.A Adande. «Tom Gores a appris à ses dépens que le sport n’est pas un business comme les autres. La différence c’est qu’avec les Pistons, il possède une entreprise au nom de tous les gens qui payent leur place pour venir voir jouer l’équipe. Les premières années ont donc été difficiles, car il n’y connaissait rien», résume Dave Mayo.

Ancien actionnaire minoritaire des Golden State Warriors, champion en 2015 cinq ans après son rachat par le capital-risqueur Joe Lacob, Vivek Ranadivé s’est payé les Kings de Sacramento en 2013. Au début de la saison passée, alors que l’équipe joue bien mais ne gagne pas autant de matches qu’il le souhaite, le fondateur de TIBCO Software licencie son entraîneur. Les joueurs l’apprennent sur Twitter, la presse ne comprend pas et les fans s’interrogent. Depuis, son équipe ne progresse pas. L’impatience d’un entrepreneur habitué à une réussite rapide symbolise aussi la mentalité importée par certains nouveaux propriétaires dans l’élite nord-américaine du basketball.

«Les Warriors ont réussi à garder le même noyau mais ont quand même décidé de changer un coach qui, pourtant, gagnait des matches. Le propriétaire a estimé que ce n’était pas suffisant et l’a remplacé par Steve Kerr, un coach sans expérience. Cela a marché et pour les autres équipes c’est un encouragement au changement. Cela n’a par contre pas fonctionné pour l’instant aux Kings. Ces nouveaux propriétaires possèdent un rapport au risque différent. Prendre un risque, c’est leur philosophie, et à moyen terme, c’est dangereux pour la ligue parce que changer le coach n’est pas tout le temps la meilleure réponse», analyse J.A Adande.

Des jouets pour milliardaires

Actionnaires uniques ou majoritaires, les nouveaux venus ont une tendance inédite à considérer leur club comme un jouet. «Tom Gores aime faire partie de ce club, cela lui donne une aura et un prestige qu’aucune autre de ses affaires ne peut lui procurer. Et puis il y a un aspect sentimental, il a grandi près de la salle des Pistons. Gores a fait fortune en rachetant des sociétés sous-évaluées qu’il revend après leur avoir redonné une santé financière. Il ne garde rien, mais les Pistons semblent être l’exception. Il possède désormais 100% de l’équipe et semble être là pour un moment. Il y a pris goût, confirme Dave Mayo. Mais attention: il reste avant tout un homme d’affaires avisé.» Si l’argent reste donc le premier moteur des financiers et des «webocrates» de la NBA - grâce à eux et à l’inflation du prix des clubs, des propriétaires de la vieille école comme Leslie Alexander ou Jerry Reinsdorf sont devenus milliardaires - ces patrons restent des grands enfants. Ils se sont offert un rêve de gamin. Pour certains, cela se ressent dans leur présence et leur rôle au quotidien.

«Les deux nouveaux propriétaires sont vraiment très impliqués dans la vie du club. On les voit pratiquement à tous les matchs. En plus, Marc Lasry parle couramment le français, donc quand on se voit, on parle français tout le temps. On va même de temps en temps manger ensemble, confie le joueur français des Bucks de Milwaukee, Damien Inglis. Ils sont aussi très accessibles. Ils m’ont immédiatement contacté dès qu’il y a eu les attentats de Paris. Ils sont très proches du groupe. On les voit beaucoup parler avec le coach, il y a une vraie interaction entre eux. Ils veulent juste gagner et font tout pour. A leur arrivée, ils ont par exemple ramené un tout nouveau staff médical.» Cette NBA-là est en train de devenir un exemple pour les autres ligues, «même les Los Angeles Dodgers en baseball s’en inspirent», concède Arash Markazi. Avec des revenus qui vont continuer à augmenter, plus de distribution et de visibilité mondiale et une valeur de marque en hausse, cette nouvelle génération de propriétaires consolide sa prise de pouvoir. Elle devrait laisser son empreinte sur le sport collectif professionnel aux Etats-Unis.