Toute gloire appelle une rançon. Pour Dario Cologna, nouvelle étoile du sport suisse, il s’agit désormais de répondre aux questions que se posent les journalistes. Après l’effort, l’inconfort. Le Grison de 22 ans, tout frais vainqueur du prestigieux Tour de Ski et actuel leader de la Coupe du monde de fond, n’aime pas trop causer et cela se sent. Arborant un large sourire histoire de compenser son absence de volubilité, il s’est pourtant plié à l’exercice, hier à l’hôtel Terminus de Davos. Une heure pour tenter de mettre quelques mots sur sa phénoménale éclosion.

Surpris d’avoir remporté si tôt l’épreuve de référence, celle qui, répartie en sept volets, rassemble toutes les disciplines recensées et consacre l’athlète le plus complet? «J’étais quand même deuxième de la Coupe du monde avant le départ», ose-t-il du bout des lèvres. L’avalanche de sollicitations qui a suivi son exploit? «J’ai encore besoin de quelques jours au calme, de prendre le temps d’apprécier ce qui m’arrive.» La chronique, qui l’a déjà désigné comme le «talent du siècle» dans une spécialité où les Suisses n’ont pas pour habitude de briller? «Je n’ai rien contre les superlatifs, mais je ne sais pas trop quoi dire à ce sujet…»

Un ange passe, et puis un sourire, encore. Façonné dans le Val Müstair, où les bouquetins sont si endurants et les pains de seigle très robustes, Dario Cologna distille un charme rustique. Réservé et timide, le bonhomme. Discret, mais apte à s’affirmer: lorsque le quotidien Blick veut le faire poser torse nu, par exemple, la réponse est non. Quand on lui parle des quelque 250 000 francs qu’il vient d’amasser en dix jours, toutes primes comprises, la gêne reprend toutefois le dessus. «Je suis content de pouvoir vivre de mon sport parce que jusqu’ici, ce n’était pas évident», finit par lâcher celui qui est payé à mi-temps par l’armée suisse, en échange de cinquante jours de service annuels.

Sportif tout-terrain durant son enfance – football, cross, VTT, ski alpin –, Dario Cologna peine à expliquer pourquoi, à l’âge de 12 ans, il s’est attaqué au fond. «Je m’y suis mis par hasard et il s’est trouvé que j’étais rapide. Ça m’a motivé et je ne me suis plus arrêté…» L’autisme en moins, l’histoire rappelle celle de Forrest Gump. Cours, Dario, cours. Sa scolarité obligatoire une fois bouclée, l’adolescent entre dans un gymnase pour graines de champion, à Ftan (GR). Au programme: maturité et ski de fond. Deux heures par jour, en moyenne. En 2004, il rejoint l’élite nationale, basée à Davos. Cette année-là, il ne parvient pas à se qualifier pour les Mondiaux juniors, tandis que son compagnon de volée, Curdin Perl, s’y adjuge le bronze sur 30 km. Au-delà du crève-cœur, dans la foulée, une conviction: «Moi aussi, je peux le faire.»

Odd Kare Sivertsen, l’entraîneur norvégien de ses jeunes années, décrit cet épisode comme «un moment clé». «Suite à cette déception, Dario s’est mis à réaliser des performances incroyables.» Le train est lancé. Médaillé de bronze sur 10 km lors des Mondiaux juniors en 2006, il glanera trois titres planétaires chez les M23 – deux en 2007 et un l’hiver passé. Soucieux d’optimiser le plan de carrière de son poulain, Odd Kare Sivertsen facilite l’engagement par Swiss Ski de son compatriote Frederik Aukland, un entraîneur de haute compétence. Le serviceman Mario Denoth est lui aussi enrôlé.

Auteur de plusieurs places dans le Top 10 la saison dernière, Dario Cologna franchit les paliers avec une aisance confondante. L’été dernier, lors de tests menés en compagnie de plusieurs athlètes norvégiens, le Grison tient la distance et affûte ses ambitions: «C’est là qu’il a définitivement compris qu’il pouvait rivaliser avec les meilleurs», explique Markus Cramer, entraîneur principal des fondeurs helvétiques. «C’était très important d’emmagasiner cette confiance.» Après avoir fêté son premier podium de Coupe du monde en décembre – 2e à La Clusaz –, le voilà qui s’empare de la tête du classement général. Seul coureur à avoir marqué des points lors de toutes les épreuves cette saison, au sprint comme sur longue distance, en style libre ou classique, il est d’ores et déjà considéré comme l’athlète le plus polyvalent de la discipline.

Jusqu’où peut-il aller, fort de sa constitution granitique, de son tempérament ferrugineux? «Dario est un athlète extraordinaire sur les plans physique et psychologique», loue Markus Cramer. «C’est quelqu’un de très calme, avec les pieds sur terre, qui est totalement concentré sur la compétition. Il a désormais amassé de la confiance et comme il a toutes les armes pour résister à la pression, s’il est épargné par les problèmes de santé, il fera partie des grands pour un moment.» Cologna le flegmatique, lui, ne s’emballe pas. «Plutôt que de penser à aller plus vite encore, j’aimerais d’abord maintenir ce niveau», lâche-t-il avant de s’enhardir. «Je suis encore jeune et je n’ai sûrement pas atteint la plénitude de mes moyens. Je peux m’améliorer dans plein de domaines.»

Voilà qui promet… Ce lundi, après quelques jours de décompression, Dario Cologna reprendra le collier. «Je ne suis pas du genre à perdre la tête, je suis déjà focalisé sur la suite», prévient-il, faisant notamment allusion aux Mondiaux de Liberec, en février. «Je n’ai pas peur d’affronter la pression, je sais ce que je veux.» C’est-à-dire? «Continuer à prendre du plaisir et gagner une médaille olympique à Vancouver en 2010. Parce qu’en sport, il n’y a rien de plus beau.»

«C’est quelqu’un de très calme, avec les pieds sur terre, qui est totalement concentré sur la compétition»