La couleur du maillot, la forme du ballon et le goût du pop-corn sont demeurés identiques. Tout le reste a changé. Le Servette FC, qui avait pris la triste habitude de jouer ses matchs décisifs au Palais de justice, a retrouvé dimanche ses anciens meubles, à la fois si neufs. Le Stade de Genève a, pour la première fois depuis la faillite des Grenat, accueilli une rencontre de football. Cent quinze ans jour pour jour après la date de création du club. Dans le cadre du Championnat de 1re Ligue, les jeunes Servettiens ont partagé l'enjeu (1-1) avec le voisin Grand-Lancy; et beaucoup d'émotion avec ce public qui, par les faiblesses de certains et la force des choses, est devenu le leur. Dans une atmosphère particulière, aigre-doux mélange d'enthousiasme et de nostalgie, les quelque 2500 spectateurs présents ont pu se faire une idée de ce que sera la nouvelle vie du Servette FC. L'institution au lustre souillé s'est engagée dans une quête incertaine, donc passionnante. Celle du rachat – sans mauvais jeu de mots. Et au cœur d'une multitude d'interrogations se niche un secret espoir. Celui de retrouver un jour, par la grâce d'une gestion saine et l'apport de talents futurs, les sommets du football suisse.

«La première étape consiste à tourner la page et à acquérir une nouvelle crédibilité pour le Servette», explique Francisco Vinas, président de l'Association du club. «Pour cela, nous comptons miser sur la formation de joueurs et, surtout, ne plus jamais dépenser un franc que nous ne possédons pas.» Acquérir une crédibilité. Les millions ne sont, pour cela, pas indispensables. Le concours de gens compétents, endurants et bien intentionnés «suffira». «Nous devons nous inspirer de ce qui a été mis en place à Lausanne depuis quelques années, reprend Francisco Vinas. Philippe Guignard (ndlr: le président confiseur du club vaudois) fabrique des croissants, moi des cravates. Mais nos philosophies de travail sont très proches. Pour réussir quelque chose, il faudra se montrer humble et ne pas brûler les étapes.»

Une nouvelle responsabilité pour les jeunes

Etabli à Genève depuis cinquante ans, le septuagénaire espagnol a en tête une stratégie sur les trois prochaines années. Ancien international et ex-joueur du club, Sébastien Fournier se profile comme le futur responsable de la politique sportive du Servette FC. Entraîneur des «M16», celui que Francisco Vinas considère comme son «fils spirituel» œuvre déjà afin de conférer à toute la section juniors – 240 jeunes de 7 à 18 ans – un axe de travail commun, précis et efficace. Longtemps enfouie dans l'ombre de la «grande équipe» de Super League, l'ex-seconde garniture du club a endossé un rôle de catalyseur. Elle fait maintenant office de vitrine: «Les jeunes sont en train de prendre conscience que Servette, désormais, c'est eux», témoigne Diego Sessolo, leur entraîneur. «Ils ont quitté l'anonymat pour rejoindre le devant de la scène, avec toutes les responsabilités nouvelles que cela implique. Ce changement est radical, mais il s'agit de le digérer au plus vite. Nous avons l'honneur et le devoir de redonner aux gens l'envie de suivre ce club. Ce serait fabuleux que le vrai public servettien nous accompagne, prenne du plaisir à voir une équipe qui court et travaille.»

Le vrai public servettien était au stade dimanche. Venu d'abord pour arborer sa joie: «Après ces longs mois de cauchemar, ça fait du bien de revoir un match sur ce terrain», a souri un supporter. Le public était aussi là pour évacuer sa rancœur: «Mais il est où, mais il est où le Marc Roger? A Champ-Dollon, à Champ-Dollon!», ont scandé certains fans à l'issue de la rencontre. Là, enfin, pour soutenir les gamins qui défendent désormais les couleurs servettiennes. Leurs couleurs. «Je ne connais encore aucun nom de joueur», a confessé une spectatrice grimée. «Mais cela ne change rien. J'encouragerai toujours cette équipe.»

Le symbole d'une joie retrouvée

«Le fait que les gens soient venus aussi nombreux, au nom du cœur, adoucit un peu la tristesse que j'ai ressentie suite à ce gâchis», explique le journaliste Jean-Philippe Rapp, fidèle de longue date. «Les riches sont partis, les modestes sont encore là. Regardez, c'est bon signe, ils s'approprient même le terrain.» A la mi-temps en effet, une nuée de gosses s'est égayée sur la pelouse. Symbole d'une joie retrouvée. Ebauche de rapprochement entre un Servette redevenu accessible et sa base authentique. Instantané porteur d'espoir pour l'avenir. «Je suis très ému de voir tout ça», lance Jacky Barlie, figure historique du club. «C'est la preuve que les gens peuvent encore aimer Servette. Mais il ne faut pas se leurrer: l'année prochaine sera déjà une année charnière. Il faudra être capable de jouer le haut du tableau, de remonter les échelons au plus vite.»

Donc, pour commencer, de conserver les éléments les plus prometteurs. Quatre internationaux ont foulé la pelouse dimanche: le virevoltant Julian Esteban («M20», auteur de l'égalisation), le gardien David Gonzalez («M20»), Mathias Mariétan («M19») et Yvan Bolay («M18»). Seront-ils encore «grenat» la saison prochaine? Servette, qui s'est si longtemps servi dans le vivier des autres, doit désormais se soucier de ne pas être pillé. «Ce que nous avons vécu aujourd'hui (ndlr: hier) est extraordinaire pour tout le groupe, affirme David Gonzalez. Nous donnerons tout jusqu'en juin. Pour la suite, c'est le point d'interrogation. J'ai déjà refusé pas mal d'offres pour rester ici, il faudra voir le projet mis en place.»

Où l'on reparle fatalement, à une autre échelle, de moyens financiers. «L'image du club est tellement déplorable que les gens qui nous donnent de l'argent tiennent à rester anonymes, soupire Francisco Vinas. L'essentiel est qu'ils existent, mais vouloir aider Servette ne doit plus être un motif de honte à l'avenir.» Certains, comme Ivan Müller et Didier Henriod, n'ont pas ce problème. Le club de soutien – «sfc2005» - qu'ils ont créé, auquel s'est joint le collectif «Grenats. ch», ambitionne de regrouper des privés et des entreprises prêts à participer au financement futur de la première équipe et du centre de formation. Une convention de partenariat a déjà été signée avec Francisco Vinas en ce sens. La première étape d'une reconstruction qui s'annonce longue, difficile, mais passionnante pour le phénix «grenat».