Extraire des enseignements concrets et utiles à partir de chiffres: ainsi pourrait être résumée la mission d’un statisticien. Il doit transformer la froideur d’une donnée en un élément d’analyse pertinent, en balayant toute vérité fantasmée.

En hockey sur glace, pour quantifier les performances, on a longtemps parlé de buts, de passes décisives, de pourcentage d’arrêts des gardiens ou encore de «plus/minus» (chaque joueur de l’équipe qui marque un but à 5 contre 5 a un «plus», les cinq de l’équipe qui l’encaisse ont un «minus»).

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Aujourd’hui, on évoque volontiers le corsi, une statistique qui calcule l’ensemble des tirs à 5 contre 5, le fenwick (soit le corsi moins les tirs bloqués) ou encore le PDO, qui consiste à prendre le pourcentage des gardiens en additionnant le pourcentage des tirs d’une équipe. Il en résulte une note autour de 100. Ceux qui sont bien en dessous «sous-performent», ceux bien au-dessus «surperforment».

Tous ces instruments permettent de confirmer des impressions. Notamment celle que les entraîneurs sortent leur gardien de plus en plus tôt en fin de match lorsque leur équipe est menée d’un ou deux buts. Entre l’exercice 2016-2017 et la saison actuelle, la différence est de dix secondes lorsqu’il y a un but d’écart, et de plus de vingt secondes avec deux longueurs de retard, parce que les données disponibles ont prouvé que le fait d’évoluer avec un homme de plus était plus avantageux.

Le jeu repensé

Dans le même ordre d’idées, elles ont aussi amené les deuxièmes gardiens à être plus utilisés que par le passé, et les «power plays» (ou quand l’équipe adverse évolue à quatre) à être désormais majoritairement composés de quatre attaquants et d’un défenseur au lieu de la configuration «classique» de trois avants et deux arrières.

A l’instar des entreprises utilisant des analystes financiers pour minimiser les risques et réduire la marge d’erreur, le recours de plus en plus intensif et poussé aux statistiques dans le hockey sur glace, comme dans d’autres disciplines sportives, doit permettre une meilleure compréhension de la situation et donner une idée claire sur les évolutions qui se dessinent. «Gouverner, c’est prévoir»: la célèbre phrase d’Emile de Girardin reste d’actualité.

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Lors de son passage en Suisse comme coach du CP Berne (entre 2014 et 2015), Guy Boucher avait rappelé l’importance d’être précis. «Le pire, ce sont les mauvaises données», expliquait-il. Avant de venir entraîner en Suisse, le Québécois pilotait le Lightning de Tampa Bay, en NHL, où trois employés étaient chargés d’établir des statistiques. Pourtant, dans un univers du sport souvent régi par les lois de l’émotion, le cœur aime souvent prendre le pas sur la raison et les nouvelles statistiques sont d’abord observées avec méfiance.

La Suisse en retard

«Le but n’est pas tant de trouver la vérité que d’être moins dans l’erreur. Il faut savoir interpréter les chiffres», martèle Cédric Ramqaj, analyste financier et créateur du site Nlicedata.com, qui est devenu en quelques mois la référence au niveau suisse. Cette plateforme a permis de combler un vide, la Swiss Ice Hockey Federation (SIHF) s’étant longtemps contentée de fournir les informations de base dont elle disposait. Même si son site s’est désormais fait plus complet, sans devenir exhaustif, le projet est né cette année d’une certaine frustration par rapport au manque de données publiques.

Depuis la mise en ligne de son site, Cédric Ramqaj effectue un travail de veille en relevant les erreurs de données et en les transmettant à la personne compétente au sein de la ligue. «En Suisse, on a généralement deux ou trois erreurs par week-end, précise-t-il. Certaines sont systématiques, comme à Davos au niveau du «shot tracker» [l’emplacement de tous les tirs d’une partie]. En NHL, un site appelé Evolving Hockey avait mis le doigt sur plusieurs erreurs en début de saison. Un mois après, c’était corrigé. Mais les moyens mis en place sont complètement différents. Peut-être que la SIHF n’a pas envie d’investir là-dedans.»

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En National League, c’est une seule et même entreprise, 49 Mining, qui fournit ses données aux 12 clubs de l’élite. Certains, comme Genève-Servette et Fribourg-Gottéron, ont également tenté l’expérience de la firme canado-russe Iceberg, sans y donner suite. Peut-être manquait-il dans l’offre «la» personne capable d’analyser pertinemment les chiffres, car la tâche est compliquée par une question d’échelle. «Ce qui change entre le sport et la finance, c’est la taille des échantillons, étaie Cédric Ramqaj. Une saison de National League, ce n’est que 50 matchs. Or, en entreprise, on peut parler de millions d’échantillons.»

Un équilibre à trouver

Ancien coach des novices élite du Lausanne HC actuellement à la tête de la Lituanie M20, Doug Boulanger (31 ans) incarne une nouvelle génération friande de statistiques. «A la fin d’une rencontre, cela peut te donner une image globale et des pistes sur lesquelles travailler. Qu’est-ce qu’un joueur fait de bien et que tu n’as peut-être pas vu durant la partie? Ce n’est pas pour dire à un joueur que ça, c’est bien ou que ça, c’est mal, mais cela permet de fixer des objectifs. Un coach peut écouter son cœur, ou sa tête. En fait, il s’agit de trouver le bon équilibre. C’est pour cette raison que la qualité des statistiques est très importante.»

Habitué à travailler avec des jeunes, le trentenaire regrette la rareté des données à ce niveau. «En juniors, il n’existe quasiment rien et les jeunes n’ont pas le réflexe de se projeter là-dedans.» C’est pourtant à cet âge-là que les chiffres peuvent aider à corriger une mauvaise tendance. «Tout dépend du profil du joueur, estime le Canadien. Prenons l’exemple d’un buteur: lui fournir son nombre de chances de but est déjà une bonne base d’analyse. Ce type de joueur devrait toujours avoir en moyenne entre six et dix tirs par match. S’il n’a qu’un tir, tu te dis qu’il s’éloigne de son profil et tu lui donnes les outils pour progresser. On voit de plus en plus de joueurs éclore tardivement, aux alentours de 21 ans, voire davantage, et on se demande pourquoi. C’est aussi parce que certains obtiennent sur le tard de nouvelles informations qu’ils n’avaient pas avant.»

La NHL, un autre monde

Ancien joueur de National League devenu agent de nombreux joueurs de l’élite, Gaëtan Voisard s’occupe notamment de Nico Hischier, premier choix de la draft NHL 2017 et qui vient de signer un contrat de sept ans pour un peu plus de 50 millions de dollars. Il peut dire merci aux statistiques, qui ont mis en valeur certaines de ses qualités, comme le fait de rendre objectivement plus performants ses compagnons de ligne.

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«Le dossier d’un joueur en NHL est très développé, souligne Gaëtan Voisard. On va le comparer à des joueurs du même âge, regarder son temps de glace, tenir compte de qui sont ses ailiers, dans le cas d’un centre comme Nico, et des statistiques de ses coéquipiers de ligne. Ensuite, d’autres facteurs entrent en jeu, comme la capacité de leadership et les qualités humaines.» En Suisse, les dossiers ne sont pas encore aussi complets, et il est plus difficile d’observer le tableau global. «C’est différent, tranche l’agent. Si tu mets le doigt sur une statistique, le club peut te contrer avec une autre qui va dans son sens, il faut faire attention.»

Conscient que la National League en est encore à ses balbutiements en matière de chiffres, Cédric Ramqaj essaie de faire évoluer sa base de données en y ajoutant de nouveaux éléments. «Je suis en train de préparer une version de ce que l’on appelle le «gamescore», qui englobe plusieurs statistiques et qui donne une valeur comparable aux points. Admettons que la somme donne 1, cela signifie que le joueur fait gagner 1 point à son équipe. En hockey, on a toujours celui qui commet la pénalité, mais jamais celui qui la provoque, qui est victime de la faute. Ce n’est pourtant pas très difficile à retrouver, et lorsqu’on sait que les équipes marquent en moyenne un but tous les cinq jeux de puissance, on peut dire que le joueur qui provoque la pénalité adverse rapporte 0,2 but à son équipe.»

Les statistiques n’ont pas fini d’aider la tête à renier le cœur.