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Zidane lors du quart de finale contre la Grèce de l’Euro 2004.
© Shaun Botterill/Getty Images

1 pays 1 poste (5/7)

Le numéro 10, un mythe français

Le jeu à la française, c'est à la fois un style et une promesse: rien de grand ne peut se faire sans un meneur de jeu aux allures d'homme providentiel. Le numéro 10 français est unique au monde parce qu'il est central, même lorsqu'il n'existe pas

Les gardiens allemands, les défenseurs italiens, les latéraux brésiliens, les numéros 10 français… Pourquoi certains footballs ont-ils souvent produit des joueurs d’exception à un poste précis? Jusqu’au début de la Coupe du monde, Le Temps explore chaque samedi les relations sportives, historiques et culturelles qui lient un pays à un poste. 

Qu’est-ce que le numéro 10? Une position sur le terrain? Un simple numéro de maillot? Une ambition? Un destin? Un peu tout cela et bien davantage encore dès qu’il s’agit de la France. Tous les grands pays ont admiré de grands numéros 10; aucun ne lui a accordé autant d’importance que la France. Aucun ne l’a lesté d’une pareille charge symbolique. Aucun n’en a à ce point fait un idéal.

Notre destin dans les phases finales est constamment lié à un grand joueur. On n’a jamais fait un grand résultat sans Kopa, sans Platini, sans Zidane

Vincent Duluc, journaliste sportif pour le journal l'Equipe

Alors que le Brésil peut asseoir son capitaine Raï sur le banc et gagner la Coupe du monde 1994, alors que l’Argentine peut devenir championne du monde en 1978 en snobant trois numéros 10 (Maradona et Bochini non sélectionnés, Alonso remplaçant), l’équipe de France ne peut pas se passer de Raymond Kopa, de Michel Platini, de Zinedine Zidane. «Notre destin dans les phases finales est constamment lié à un grand joueur. On n’a jamais fait un grand résultat sans Kopa, sans Platini, sans Zidane», résume Vincent Duluc, la signature football du journal L’Equipe.

Kopa? «Kopa n’était pas un vrai numéro 10, mais c’était plus qu’un ailier. Il était le meneur, la personnalité centrale», dit Vincent Duluc. Guy Roux, entraîneur mythique de l’AJ Auxerre, confirme: «Kopa n’avait pas le numéro 10 mais se comportait comme tel: il décrochait, donnait des ballons, structurait le jeu d’attaque, marquait, dirigeait.»

Et lorsqu’il ne gagne pas, le numéro 10 est une merveilleuse façon de perdre, comme les Bleus de 1982 et le fameux milieu de terrain à trois numéros 10: Michel Platini, Alain Giresse et Bernard Genghini. «Avant le match contre les Pays-Bas en novembre 1981, décisif pour la qualification au Mundial, on avait dit à Michel Hidalgo: «Mais comment allez-vous défendre?» se souvient Alain Giresse. Et il a répondu: «Nous n’aurons pas besoin de défendre puisque nous aurons le ballon.» Un peu comme l’Espagne aujourd’hui, même si les Espagnols ne sont pas allés aussi loin dans l’idée.»

Le football français a toujours été en retard d’une guerre sur le plan tactique

Aucun pays n’est allé aussi loin que la France à propos du numéro 10. Ni aussi longtemps. «Le football français a toujours été en retard d’une guerre sur le plan tactique», rappelle l’ancien journaliste Didier Braun, véritable historien du football. «Le premier schéma tactique en 2-3-5 a fait du demi-centre, seul joueur à faire le lien entre les lignes défensives et offensives, le meilleur joueur, raconte Guy Roux. Ce système est ensuite remplacé par le WM (3-2-2-3) où par le jeu de la numérotation classique, ce demi-centre se retrouve souvent en position d’inter gauche avec le numéro 10.»

Le WM est abandonné sous l’influence des merveilleux Hongrois de 1954, puis du Brésil de 1958. «La France seule s’obstine encore une quinzaine d’années en WM, reprend Didier Braun. Elle reste également plus longtemps que les autres en 4-3-3 et est donc parmi les dernières à jouer avec un numéro 10.» Dans les années 1970 et 1980, le championnat de France regorge de ces joueurs à la fois élégants et efficaces, tirant les ficelles et les coups francs. Les clubs n’ont droit qu’à deux étrangers et c’est souvent à ce poste qu’ils recrutent: Safet Susic, Lucien Favre, Beto Marcico, Enzo Francescoli, Aliocha Asanovic, Fernando Chalana enchantent les foules.

«Chaque équipe avait son numéro 10», résume Alain Giresse. Les Bleus, eux, en avaient trois. On a oublié aujourd’hui que ce fut après pas mal d’hésitations. Bien avant Aimé Jaquet, Michel Hidalgo fut tenté de «muscler son jeu». «Un mois avant France-Pays-Bas, il aligne à Dublin un milieu à trois numéros 6: René Girard, Didier Christophe, Jean-François Larios.» Avec Platini en faux avant-centre, la France perd (3-2). Hidalgo rééditera l’opération pour le premier match de la Coupe du monde contre l’Angleterre: Platini, Girard, Larios. Même échec (3-1).

Réalisme contre romantisme

Ces hésitations sont les réminiscences d’un débat qui fut à l’époque une violente bataille idéologique. «Dans la seconde moitié du XXe siècle, un schisme s’opère entre le directeur technique national Georges Boulogne et l’entraîneur du Stade de Reims Albert Batteux, semblable à la querelle Sartre/Aron, souligne le journaliste et écrivain Thibaud Leplat, auteur d’un ouvrage remarquable: Football à la française. La manière de jouer devient une question philosophique. La particularité de la France, c’est de prêter au numéro 10 des vertus morales et des influences mythologiques.»

Raymond Kopa, «le Napoléon du football», Michel Platini, «Le père-la-victoire» (Jacques Thibert, L’année du football 1984) ou Zinedine Zidane, dont les traits ornent l’Arc de Triomphe un soir de victoire en Coupe du monde («Zidane Président») incarnent la version à crampons du mythe très français de l’homme providentiel, dans le sillage de Clémenceau, Pétain (celui de Verdun) ou De Gaulle.

La France survalorise la figure du vainqueur, considéré comme le sauveur. Le mythe de l’homme providentiel renvoie fondamentalement à la mystique religieuse.

Le spécialiste français de la question, l’historien Jean Garrigues accepte le parallèle. «Lorsque l’Allemagne ou l’Espagne gagne la Coupe du monde, c’est la victoire d’une équipe. La France, elle, survalorise la figure du vainqueur, considéré comme le sauveur. Le mythe de l’homme providentiel renvoie fondamentalement à la mystique religieuse. C’est très français parce qu’il y a derrière une nostalgie cachée du roi et le souvenir de la manière très brutale dont le pays s’est séparé de la monarchie. Le numéro 10, c’est le roi de son sport, l’envoyé de la Providence.» 

La Providence est un hasard d’ordre divin. Et l’histoire du numéro 10 en France, c’est un peu ça. Il n’est pas programmé, il est même «complètement hors système» selon les mots de Michel Platini, mais il apparaît à force de prières et impose sa transcendance. «Passe-moi la balle et je marque», intime le débutant Platini au respecté Henri Michel pour sa première sélection. Bien des années plus tard, Zidane aussi marquera (deux fois) dès son premier match, sauvant déjà les Bleus de la défaite.

Lire aussi: Michel Platini: «Le 10 à la française est un peu un accident de l’histoire»

La nostalgie de Zidane en 2006

Dans la symbolique des chiffres, le 11 est le chaos, le 10 la perfection. «Le WM est en quelque sorte la première tactique «industrielle», fondée sur la recherche rationnelle de la victoire, estime Thibaud Leplat. Elle se crée sur l’abandon du demi-centre qui devient un policeman. La symbolique du numéro 10, qui est toujours évoquée sur le mode du regret, c’est la nostalgie de cet idéalisme perdu.»

En 2006, la nostalgie de Zidane précède même Zinedine Zidane. Lors de la Coupe du monde 2006, il joue et l’on sait que ce seront ses derniers matchs. «C’était très marquant, reprend Jean Garrigues. Lorsqu’il sort de sa retraite en 2005, Zidane est accueilli comme le sauveur [L’Equipe titre même: «Il revient»]. Pour certains, cette charge émotionnelle et symbolique démesurée expliquera le fameux «coup de boule» en finale contre l’Italie.»

Car il n’y a pas de grand pouvoir sans grande responsabilité. Et celle du numéro 10 français consiste à sauver l’équipe. Alain Giresse parle à ce sujet d'«un contrat de confiance». «Je me souviens d’une discussion que j’avais eue avec Enzo Scifo [son successeur aux Girondins de Bordeaux]. J’essayais de lui expliquer qu’il était au service de l’équipe, alors qu’il avait tendance à penser le contraire.» Alain Giresse se rappelle encore d’une finale de Coupe de France Bordeaux-Marseille (2-1) en 1986. «A dix minutes de la fin, je marque le but vainqueur en lobant Joseph-Antoine Bell. Je n’étais pas au mieux dans ce match, je revenais de blessure. Mais j’étais obsédé par une idée: faire la décision. Mon rôle, c’était ça. Tout le monde attendait de moi que je sois décisif. Pour moi, c’était plus un honneur qu’une pression.»

Domination quasi tyrannique

Tous n’ont pas les épaules. «Quand Yoann Gourcuff est arrivé, on y a cru, mais lui n’a pas assumé l’autre aspect du 10: cette domination quasi tyrannique sur l’équipe, pense Vincent Duluc. Raymond Domenech m’avait raconté qu’en 2010, Gourcuff était venu le voir pour lui demander de le protéger des autres qui l’emmerdaient. Domenech lui a dit: «Tu crois que Zidane il venait me demander de l’aider?» Un numéro 10, c’est quelqu’un qui s’impose.»

Zidane est arrivé lorsque la France avait renoncé à trouver un successeur à Platini. Mais là aussi, cela ne s’est pas fait sans doute ni heurts. «A l’Euro 1996, Zidane a déjà 24 ans et il ne laisse pas de trace. Il est 16e de Ligue 1 cette année-là avec Bordeaux, rappelle Vincent Duluc. Aimé Jaquet croit pourtant en lui. Il renonce à Corentin Martins, meneur de jeu du champion de France Auxerre, il renonce à Cantona, qui se voyait en passeur génial, mais qu’il voulait en avant-centre de combat.»

Après, Zidane enfile l’habit et tue la concurrence. «Hidalgo avait entouré Platini de numéros 10, Jaquet l’assiste de numéros 6. Un Johan Micoud, qui était un très bon joueur, n’a jamais eu sa chance aux côtés de Zidane. Ils ont été associés une fois, 4-0 contre la Turquie en 2000 avec Roger Lemerre. On a tous écrit: «Quelle merveille tous les deux ensemble!» mais ça ne s’est pas reproduit.»

Un de trouvé, dix de perdus

Après la retraite de Michel Platini en 1987, Jean-Marc Ferreri, José Touré et Philippe Vercruysse auraient pu se partager l’héritage mais ils n’ont jamais pris le pouvoir. «Ils vivaient avec nous au quotidien mais n’ont pas totalement pris conscience de ce que ça impliquait de se retrouver en première ligne, estime avec le recul Alain Giresse. A cette époque, il n’y avait pas toutes ces statistiques, mais la prestation du numéro 10 était jugée à travers deux données: combien de buts, combien de passes décisives?»

Pour chaque numéro 10 sanctifié, le football français en a ainsi crucifié cinq ou dix. «Le problème, c’est qu’une fois qu’on en a eu un, on a sans cesse recherché le suivant, reconnaît Vincent Duluc. Mais un héritier, ça ne se cherche pas, ça s’attend. On a fait beaucoup de mal à des mecs qui auraient pu être de très bons joueurs mais qui ont été de très mauvais héritiers. On a fait du mal à Yohan Gourcuff, et je ne parle même pas de Marvin Martin…» 

L’équipe de France disputera la Coupe du monde en Russie sans numéro 10. «Seul Dimitri Payet possédait cette capacité à jouer court ou long, à être à la construction comme à la finition», regrette Alain Giresse. Payet est blessé. Mais à Lyon, Houssem Aouar, 20 ans, milieu offensif, promet énormément. La France l’attend.


Le numéro 10 est-il de droite?

Dans un football français qui fut longtemps travaillé par une lecture politique du jeu, la question se pose: le numéro 10 est-il de droite? «Beaucoup de grands champions français de l’après-guerre étaient des gaullistes convaincus, qui se faisaient comme le Général «une certaine idée de la France» et du style français», répond Jean Garrigues qui estime que «depuis Bonaparte, la gauche se méfie plutôt de l’homme providentiel.»

En 1989, l’ethnologue Christian Bromberger publia dans la revue Mappemonde un article fondé sur l’étude de la composition sociale du public du stade Vélodrome à Marseille. Il en ressortait que chaque partie du stade avait son joueur préféré. «Alain Giresse, [qui] est avant tout un organisateur, doué d’un extraordinaire sens tactique, plutôt qu’un amateur d’exploits fantasques et virevoltants […] jouit d’une cote de popularité maximale dans les tribunes centrales, où se regroupe un public plus âgé […] composé, en majorité, de cadres supérieurs, commerçants, artisans, patrons de l’industrie, membres des professions libérales.»

(L.Fe)

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