Lorsque, début février, l’agence chinoise antidopage a annoncé l’arrêt des contrôles dans le cadre de la lutte contre la propagation du coronavirus, une partie du monde du sport a ricané en se disant deux choses: 1) le Covid-19 avait bon dos, à six mois des Jeux olympiques de Tokyo; et 2) les athlètes du pays allaient en profiter pour avoir recours massivement aux produits interdits.

Depuis, l’épidémie asiatique s’est faite pandémie mondiale, et le sport international dans son ensemble s’est arrêté. Les JO n’auront même pas lieu cet été, et les instances antidopage de la plupart des pays (dont la Suisse, lire ci-dessous) fonctionnent au ralenti. L’open bar chinois élargi à la planète entière? Pas vraiment, répondent les experts scientifiques.

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La décision de se doper ne se prend pas à la légère, relève Fabien Ohl, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste de la question. «C’est le résultat d’un processus de désengagement moral qui ne se fait pas d’un coup parce qu’on se rend compte qu’il y aura moins de contrôles, souligne-t-il. Cela correspond à une configuration psychologique et sociale particulière qu’on ne modifie pas si facilement, notamment parce qu’elle renvoie au rapport à son propre corps.»

Se doper, ce n’est pas prendre le produit et attendre dans son canapé qu’il fasse effet

Martial Saugy, ancien patron du Laboratoire suisse d’analyse du dopage

Autrement dit: les athlètes fondamentalement opposés au dopage ne vont pas subitement se transformer en tricheurs, tandis que ceux qui ont l’habitude de «se charger» continueront (peut-être un peu plus sereinement). «Il existe toutefois une catégorie à risque actuellement, c’est celle des sportifs qui bricolent dans leur coin avec des médicaments ou des compléments alimentaires, note Fabien Ohl. Peut-être seront-ils tentés d’aller un peu plus loin. Mais ce n’est même pas sûr, vu qu’ils sont privés d’objectifs à court et à moyen terme.»

Efficacité en question

C’est tout le problème pour ceux qui seraient attirés par la potion magique. «Il faut bien comprendre que se doper, ce n’est pas prendre le produit et attendre dans son canapé qu’il fasse effet, rappelle Martial Saugy, ancien patron du Laboratoire suisse d’analyse du dopage. A haut niveau, c’est un petit plus que l’on vient ajouter à un programme de préparation spécifique, construit autour de pics de performance. Or, actuellement, il n’y a pas de compétition en vue et, dans beaucoup de disciplines, les possibilités d’entraînement sont elles-mêmes réduites.»

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Dans ce cadre-là, l’efficacité du dopage – même planifié sur le long terme – est loin d’être optimisée. «C’est une illusion de penser qu’on peut exploiter la situation actuelle pour profiter des effets de produits interdits», assène le spécialiste.

Il ne veut toutefois pas paraître trop «angélique» ou «naïf», et pense que certains profiteront de l’absence de contrôles pour «prendre des choses». Mais ils seront rattrapés, estiment les deux scientifiques. «Les instances de la lutte antidopage élaborent déjà des plans pour le retour à la normale, leur radar est affûté et elles frapperont de manière ciblée, fait remarquer Fabien Ohl. Dans la situation actuelle, il ne faut pas perdre de vue que les stratèges sont des deux côtés.»

L’open bar du dopage pourrait bien rester clos. Comme tout le reste.


«La lutte antidopage n’est pas à l’arrêt»

Centre de compétences indépendant de la lutte contre le dopage en Suisse, la fondation Antidoping Suisse poursuit sa mission autant que possible, de manière ciblée, et se prépare déjà au moment où le sport reprendra son cours normal, assure son directeur, Ernst König.

Le Temps: Quelles sont les conséquences de la situation actuelle sur la lutte antidopage en Suisse?

Ernst König: Elle n’est pas à l’arrêt. Nous pouvons continuer une bonne partie de nos activités, soit tout ce qui relève de l’investigation, du suivi des profils ou encore de la collaboration avec les douanes. Les contrôles, par contre, ont été drastiquement diminués. Nous ne pouvons évidemment pas mener ceux qui sont effectués lors de compétitions ou d’entraînements collectifs, et nous avons renoncé aux contrôles de routine, dans un esprit de prévention de la santé de nos collaborateurs et des athlètes. Mais nous pouvons toujours réaliser des contrôles ciblés.

Nous travaillons à identifier les failles qui vont s’ouvrir pendant cette période très particulière

Ernst König, directeur de la fondation Antidoping Suisse

Craignez-vous une augmentation significative du dopage pendant cette période?

J’ai bon espoir que cela n’arrive pas. D’abord parce qu’il n’y a pas de compétition, ce qui limite la tentation; ensuite parce que les athlètes savent qu’il ne nous est pas impossible non plus de faire des contrôles; enfin parce que l’immense majorité des sportifs suisses est propre. Nous n’avons qu’une dizaine de tests positifs sur les quelque 2000 contrôles que nous réalisons chaque année.

Par ailleurs, se doper n’est pas si simple. Il faut avoir accès aux produits et à un certain support médical. Se procurer l’un comme l’autre est délicat par les temps qui courent.

Prévoyez-vous une recrudescence de contrôles au moment où la planète sport recommencera à tourner normalement?

Nous nous préparons déjà en vue de ce moment. Nous travaillons à identifier les failles qui vont s’ouvrir pendant cette période très particulière et, lorsque nous pourrons élargir de nouveau le spectre de nos activités, nous enquêterons à fond.

Il faut savoir que notre travail se base toujours sur des analyses de risques. La situation actuelle nous demande simplement de les mettre à jour. Enfin, nous pourrons reprendre un rythme normal au niveau des contrôles bien avant que les grandes compétitions n’aient lieu. C’est un vrai avantage.