Sport business

Les occasions manquées du fair-play financier

S’il a forcé les clubs à réduire leurs pertes, le règlement de l’UEFA a aussi creusé les inégalités dans le football de haut niveau. Jamais les multinationales du ballon rond n’ont été aussi puissantes. Premier épisode d’un nouveau rendez-vous mensuel consacré au sport business

Le sport a son propre univers financier, ses propres codes économiques. Afin de mieux les comprendre, Le Temps consacrera désormais des articles réguliers à la thématique du sport business. Chaque mois, retrouvez nos enquêtes, portraits, reportages ou analyses sur ces liens qui unissent le sport et l'argent.

Il devait révolutionner le football de haut niveau. Y mettre plus d’équité, limiter les abus. C’est d’ailleurs pour ça que Michel Platini, alors président de l’UEFA, avait décidé de le baptiser «fair-play financier». Le principe? Que les clubs cessent de dépenser plus que ce qu’ils ne gagnent, sous peine d’être amendés, voire exclus des compétitions européennes.

Six ans après ses grands débuts, les écarts entre les très grands et les moyens se sont pourtant accrus. Jamais les équipes du top 10 européen n’ont été aussi puissantes. Jamais elles n’ont été aussi capables de vider les clubs «normaux» de leurs meilleurs éléments en alignant les millions.

Le fair-play financier (FPF) a-t-il échoué? En tout cas, cela faisait depuis sa genèse, en 2009, qu’il n’avait pas été aussi malmené. Pour Arsène Wenger, le coach d’Arsenal, il faudrait même «le supprimer, parce qu’il n’y a rien de pire que des règles que l’on n’arrive pas à faire respecter».

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Cette nouvelle vague de critiques a été provoquée par les investissements du Paris Saint-Germain (PSG) qui, cet été, s’est offert Neymar et Mbappé pour environ 400 millions d’euros. Comment le PSG peut-il dépenser autant et rester à l’équilibre, comme l’exige le FPF? Les Parisiens sont pointés du doigt et pourraient être sanctionnés. Le président du PSG, Nasser al-Khelaïfi, s’est défendu en expliquant que son club se donnait un an pour rentabiliser ses investissements et retrouver l’équilibre, voire les chiffres noirs.

Trop de parades

Sur ce cas précis, l’UEFA n’a pas souhaité répondre à nos questions. Mais elle rappelle que, depuis l’introduction du FPF, 29 clubs ont été punis – dont le PSG, qui avait finalement conclu un accord. Parmi eux, ils sont trois, le Dynamo Moscou, Galatasaray et le CSKA Sofia, à avoir été exclus des compétitions européennes. L’UEFA souligne aussi que le FPF a conduit à une forte réduction (de 81%) des pertes enregistrées par les clubs depuis 2011.

Ce bilan est pourtant insuffisant pour que le FPF se bâtisse une crédibilité assez solide. Les parades seraient trop nombreuses et trop aisées pour des clubs qui sont devenus des entreprises aux ramifications internationales.

Parmi les subterfuges les plus connus, il y a les prêts avec option d’achat, en forte augmentation, qui permettent de reporter une dépense à plus tard – c’est le cas de Mbappé au PSG. Ou les dettes transformées en prêts sans intérêt par le propriétaire-mécène – Abramovitch à Chelsea. Ou encore l’achat par endettement, lorsqu’un propriétaire ou un fonds emprunte en son nom afin d’investir dans un club sans en pénaliser les comptes – les Américains à Manchester United ou, plus récemment, les Chinois à l’AC Milan.

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Mais il y a une voie moins détournée, celle qui a été empruntée par la majorité: incapables de modérer leurs dépenses, les clubs ont travaillé à augmenter leur chiffre d’affaires, afin d’équilibrer leurs comptes. Ainsi, les recettes des clubs européens ont sextuplé en vingt ans. Elles n’ont aucunement souffert de la récession en Europe et ont progressé de 9% par année.

Du coup, les sommes en jeu atteignent des sommets historiques. Manchester City a par exemple dépensé 853 millions d’euros (978 millions de francs) pour constituer son effectif. C’est 242 millions de plus que l’an dernier. En deuxième position du classement établi par le Centre international d’étude du sport (CIES) figure le PSG, avec un total de 850 millions, en hausse de 395 millions. Ces deux seuls chiffres alimentent le mécontentement: le fair-play financier n’est pas parvenu à enrayer l’inflation dont fait l’objet le football de haut niveau.

«L’UEFA doit rester vigilante»

«Le fair-play financier a non seulement permis de stabiliser les finances du football européen, mais il a aussi posé le cadre nécessaire pour une croissance, des investissements et une rentabilité sans précédents», assume Aleksander Ceferin, le président de l’UEFA. Dans la préface du huitième «rapport de benchmarking», un document qui regroupe les états financiers des quelque 700 clubs européens de première division, le successeur de Michel Platini ne nie pas l’évidence: «L’UEFA doit rester vigilante et tenir compte des évolutions moins positives, comme le retour à une forte croissance des salaires et la concentration accrue des recettes commerciales et de sponsoring au sein d’une poignée de clubs.»

La concentration des richesses: sur ce point non plus, l’organisation ne se voile pas la face, en confirmant que «l’écart qui sépare les premiers clubs des suivants se creuse rapidement». En cause, l’envolée des droits télévisuels, mais aussi des contrats de sponsoring, qui se concentrent logiquement sur les marques au rayonnement planétaire. Résultat, les quinze plus grands clubs ont encaissé 1,5 milliard d’euros supplémentaires depuis 2009. Réunis, les 700 autres clubs placés sous le radar de l’UEFA en sont à moins de 500 millions d’euros d’augmentation.

Pour lutter contre ces écarts grandissants, les contre-attaques ne font pas le poids. L’an dernier, une étude économique de l’Université de Munich avait conclu que le FPF «ne réduit pas les inégalités, il les creuse en solidifiant les hiérarchies existantes parce que l’obligation d’équilibre financier empêche les clubs plus petits d’investir pour grandir». D’autres voix s’élèvent aussi régulièrement, comme celle de l’expert du CIES, Raffaele Poli, qui souhaite que «ces inégalités soient placées au cœur du débat».

Les grands surclassent les petits

La parole des clubs? Elle est portée par l’Association européenne des clubs (ECA). Mais ses gesticulations récentes visent davantage à enrayer les manœuvres du PSG qu’à améliorer l’équité entre les grands et les petits.

Cela n’empêche pas l’UEFA d’entendre les critiques. Et de songer à des adaptations. «Nous réfléchissons au type de mesures qu’il convient d’introduire pour atténuer ces problèmes, a assuré Aleksander Ceferin. Mais le marché et l’écosystème sont très complexes. Ces mesures serviront à préparer l’avenir, pas à réagir à ce qui s’est passé cet été.»

En attendant, l’automne arrive et la Ligue des champions avec. Le PSG, Chelsea, le Bayern Munich, Manchester United, le Real Madrid… La semaine dernière, à une ou deux exceptions près, les super riches ont surclassé la classe moyenne.

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