Il est venu, il s'est précipité dans les entrailles de la terre et il a vaincu. Il y a quelques jours, le plongeur subaquatique et spéléologue vaudois Olivier Isler a réalisé un formidable exploit. Dans le Doux français du Coly, l'enseignant de Chavannes (il est professeur de physique et de sciences naturelles) a plongé dans l'eau à 12 degrés du prestigieux siphon qu'il a exploré sur une distance de quelque 4250 mètres, passant alors très exactement 15 heures et 22 minutes sous l'eau avec, sur le dos, 110 kilos de matériel.

Certains voient en cette performance sportive un record du monde. D'autant plus qu'Olivier Isler a effectué son exploit en solitaire, bien qu'encadré par une équipe de trente plongeurs de six nationalités différentes qui l'ont aidé à préparer son long périple dans les profondeurs.

Dans les milieux très spécialisés et techniques de la plongée profonde, Olivier Isler a valeur de référence. Dans le monde entier. L'homme – qui plonge depuis 1973 – est d'ailleurs le seul Helvète à faire partie du Team Sector No Limits, lequel a sous contrat des spécialistes des sports extrêmes. Interview de celui qui avoue aujourd'hui qu'il n'ira pas plus loin dans le Doux de Coly.

Le Temps: Olivier Isler, pourquoi cette plongée dans le siphon français?

Olivier Isler: J'allais au Doux de Coly depuis 1980. J'en étais à ma septième expédition. En 1991, je m'étais retrouvé dans un cul-de-sac argileux. Je me suis dit alors: y a-t-il une suite ou bien suis-je au bout de mon exploration? Y a-t-il encore quelque chose à découvrir? L'an dernier, j'y suis retourné et j'ai connu l'échec en raison des faibles conditions de visibilité dues à la pollution en provenance de l'extérieur. J'ai ainsi voulu y retourner cette année.

– Curieux qu'entre 1980 et 1991 personne n'ait exploré ce site avant vous.

– Cette source est interdite à la plongée sauf pour les pompiers… et moi parce que je m'y intéresse depuis fort longtemps. Mais je dois payer désormais pour m'y rendre.

– Quel but poursuivez-vous à travers la plongée subaquatique en milieu souterrain?

– Il n'y a là rien de scientifique. Ce qui me séduit, c'est l'attrait de la découverte.

– Pas celui de l'exploit sportif extrême?

– Bien sûr qu'il est agréable de voir qu'on peut faire progresser ses propres limites. Il s'agit d'une dimension humaine. Mais, non, je ne recherche pas le fait qu'on me voie partout en photo et qu'on dise ensuite: «Regardez, c'est Machin qui a fait ça.»

– Vous appartenez au Team Sector No Limits qui a perdu récemment l'alpiniste française Chantal Mauduit et le parachutiste, français également, Patrick de Gayardon. Une sorte de scoumoune pour le Team. Y avez-vous pensé pendant votre plongée?

– On pense toujours à ceux qui n'ont pas autant de chance que nous. On éprouve aussi de l'inquiétude: celle de l'accident imprévu. Maintenant, je ne suis pas une tête brûlée. Je ne prends que des risques calculés. Je passe un temps fou à envisager tous les scénarios, y compris au niveau du matériel. Je pratique un entraînement physique poussé trois à quatre fois par semaine (moins long que jadis, mais plus intensif). Je m'équipe avec du matériel dernier cri que j'ai parfois créé moi-même. J'ai autour de moi une équipe prête à tout. Bref, je maximise ma sécurité, même si je connais toujours le stress, du genre: ai-je tout prévu?

– Reste que, vous qui êtes enseignant, vous donnez un drôle d'exemple à vos élèves.

– Que voulez-vous dire par là?

– Qu'à l'heure où on connaît le dopage intensif dans le sport et que les sports extrêmes sont pareillement en vogue, ne pensez-vous pas qu'on court un risque certain en tentant des exploits qui ne sont pas à la portée de tout un chacun et que certains adolescents vont peut-être avoir envie de vous imiter, au mépris alors de la plus élémentaire des sécurités?

– Tout d'abord, je vous rassure, je ne suis pas dopé. Ensuite, je ne parle pratiquement jamais avec mes élèves de mes exploits, même si ceux-ci en ont connaissance notamment à travers les médias. Enfin, il ne faut pas voir ma dernière performance comme autre chose qu'une envie somme toute bien légitime de découvrir la dernière partie inconnue de la terre. Et la plongée souterraine me permet cette forme d'aventure. Alors, le Doux de Coly existe. Il est tentant d'y aller. J'y vais avant tout pour voir ce qu'il renferme. Non pas pour faire de l'extrême comme on dit.

– Avez-vous d'autres projets dans l'immédiat?

– En tout cas pas de retourner au Doux de Coly qui ne me séduit plus. Il est trop sale. En revanche, je me verrais bien me mettre à disposition d'auteurs de films sur la plongée subaquatique souterraine. Reste à convaincre mon sponsor de poursuivre l'aventure avec moi. Mon contrat prend fin bientôt.