Une montagne, deux réalités et de l’aigreur. La saison d’ascension en Himalaya s’est achevée au début du mois en laissant un sentiment étrange planer parmi les chroniqueurs spécialisés des hautes altitudes. «Alors que je m’asseyais pour écrire un récapitulatif de la saison de printemps 2021 sur l’Everest, ces mots me sont venus à l’esprit: covid, dissimulation, mensonges, mauvaise orientation, attaques personnelles, démentis», écrit Alan Arnette sur son blog.

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Le temps délie les langues. Il a fallu quelques semaines pour que les voix s’élèvent et commentent un fonctionnement critiquable autant de la part des visiteurs étrangers que des sherpas et des autorités. Car la troisième vague qui a dévasté aussi bien l’Inde que le Népal durant le mois de mai n’a clairement pas épargné les camps de base et serait peut-être même à l’origine de certains des quatre décès qui ont obscurci la saison d’ascension.

Une économie gravement touchée

A la suite d'une année 2020 dépourvue de touristes, l’économie népalaise, gravement touchée par la crise, n’attend qu’une chose: le printemps 2021 et son lot d’expéditions. La victoire des Népalais sur le K2, en janvier – sans que le mot covid n’ait d’ailleurs été prononcé – a donné une lueur d’espoir au pays. Et les taux de contagion au virus, encore bas au mois de mars, laissent entendre que tout va pouvoir être repris normalement. Dans la noirceur d’un monde sous l’emprise d’une pandémie et malgré les réticences des autorités sanitaires, sommets et treks sont proposés en début d’année par l’industrie touristique du pays. On promet de respecter des mesures strictes et certifie que l’on préservera aussi la santé des populations de montagne particulièrement vulnérables.

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Si les randonneurs n’ont pas mordu à l’hameçon touristique, cela n’a pas été le cas des alpinistes, qui se sont retrouvés nombreux à se donner le Toit du Monde pour objectif printanier. «Avec un 8000 en ligne de mire, un virus semblait une nuisance mineure», écrit Angela Benavides, spécialiste des expéditions himalayennes, dans le magazine Alpine Mag.

La journaliste rappelle le début de la saison en Himalaya: «Le 16 avril, 68 personnes atteignaient le sommet de l’Annapurna. Un jour et quelques rotations en hélicoptère plus tard, ils faisaient la fête dans les bars de Pokhara. Après s’être reposés pendant quelques jours, beaucoup d’entre eux se sont mis en route vers un second sommet: le Dhaulagiri.»

Pas de test sur les travailleurs locaux

Certes, tous les visiteurs étrangers ont dû se soumettre à un test PCR avant de partir en direction des montagnes. «Mais cela a contribué à créer un faux sentiment de sécurité chez les alpinistes, qui ont baissé la garde et ont vite oublié les précautions sanitaires, non seulement au camp de base, mais aussi lors des randonnées, dans les gîtes et villages sur le chemin, et lorsque les visiteurs venaient dans leurs camps», précise la journaliste. Selon ses écrits, les travailleurs locaux et le personnel travaillant pour les expéditions n’ont été, eux, pas soumis aux mesures, ce qui a inévitablement contribué à répandre le virus de part et d’autre des montagnes.

Il n’a pas fallu longtemps pour que le camp de base du Dhaulagiri soit touché. Mais alors que les échos des alpinistes sont alarmants, les voix officielles démentent les témoignages. Car pour les agences et le pays, le centre d’intérêt économique se trouve surtout à 8848 mètres et la saison sur l’Everest ne fait que débuter. «Le Ministère du tourisme du Népal a donné une consigne claire: les nouvelles montagnardes au Népal devaient être uniquement des bonnes nouvelles. Tout ce qui pourrait salir l’image du pays serait réduit au silence», dénonce la chroniqueuse.

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«La menace implicite était la révocation du permis d’escalade, le renvoi et, pour les compagnies de guides, l’interdiction de tout nouveau permis d’escalade, précise Alan Arnette sur son blog. Les opérateurs ont pris les menaces au sérieux, car ils étaient eux aussi devenus dépendants du complexe industriel de l’Everest et avaient désespérément besoin d’affaires après la sécheresse de 2020.»

Stratégie du silence

Plus de 50 personnes ont été testées positives au virus au Dhaulagiri et les expéditions qui comptaient parmi elles la Franco-suisse Sophie Lavaud et l’Andorrane Stefi Troguet ont été contraintes d’abandonner leurs projets d’ascension sur la «montagne blanche». Malgré cela, la stratégie basée sur le silence a fonctionné. Alors que le pays comptabilisait plus de 8000 cas d’infection par jour, sur l’Everest, 408 permis, un record, ont été délivrés et plus de 1500 personnes se sont retrouvées au pied du Toit du Monde.

«L’Everest est devenu une sorte de Nirvana où tout allait bien, où les alpinistes souriaient, la montagne brillait sous le soleil», écrit Angela Benavides. Mais au premier malade évacué (le seul confirmé par les autorités), d’autres ont succédé. Et une interdiction a toujours empêché les médecins de l’Himalayan Rescue Association de tester les alpinistes sur place. Pourquoi? Selon les chroniqueurs, les autorités ont préféré le déni à la réalité.

Au camp de base, les réactions ont été diverses. Alors que des fêtes se sont organisées dans certains campements, d’autres ont imposé des mesures draconiennes de confinement et d’isolation. Selon les sources des chroniqueurs, quelque 150 cas de covid auraient été relevés parmi les tentes au pied du Toit du Monde. Mais Angela Benavides laisse entendre qu’il y en aurait eu plus.

Covid au sommet?

«Au moins deux alpinistes ont atteint le sommet et ont découvert qu’ils n’étaient positifs qu’à leur retour à Katmandou, écrit-elle. Lors de la première vague de sommet entre les 11 et 13 mai, deux personnes [dont un Suisse] sont mortes à plus de 8000 m, prétendument en raison de «l’épuisement», mais certaines voix se demandent maintenant si le covid ne pourrait pas être la cause directe de leur mort.»

Cette saison sur l’Everest a été fatale à quatre personnes. Et cela, malgré deux cyclones qui ont frappé le continent au cours du mois de mai. Pour la chroniqueuse, cela tient du miracle: «Si quelqu’un avait présenté des symptômes de covid avec des hélicoptères bloqués à cause du mauvais temps, un sauvetage serait presque impossible. De telles circonstances auraient pu être évitées en effectuant des tests sur les alpinistes du camp de base avant leur montée au sommet. Cependant, les autorités et les opérateurs ont décidé de faire autrement.»