L'automne n'est pas encore consumé que, déjà, le Cirque blanc pointe le bout de ses spatules. Le coup d'envoi de la Coupe du monde, c'est dans une semaine. Avec le traditionnel slalom géant de Sölden, en Autriche. A l'heure d'afficher les ambitions d'une saison 2008-2009 qui sera marquée par les Mondiaux de Val-d'Isère, Hugues Ansermoz, le patron de l'équipe féminine suisse, évoque évidemment Lara Gut, son talent et son statut particulier.

Le Temps: Que peut-on attendre de Lara Gut cette saison?

Hugues Ansermoz: On peut tout attendre. C'est un talent incroyable. Elle l'a montré la saison dernière, elle est capable de skier avec les meilleures. Mais elle est très jeune. Cette année, elle va être à 100% sur la Coupe du monde. Ce sera un autre rythme. Et elle devra gérer des attentes plus importantes. Mais comme je la connais, elle est capable de surmonter tout cela.

- Elle a mis en place sa propre équipe...

- On a décidé de se séparer pour les entraînements d'été. Son père a formé son propre team. On a juste passé une semaine ensemble pour des entraînements de vitesse à Zermatt. Mais maintenant, avec la saison qui commence, elle nous rejoint avec son père et son entraîneur. Il faudra faire en sorte que cette intégration se passe bien avec les autres athlètes.

- Comment les autres filles ont-elles pris le fait que Lara puisse avoir sa propre structure?

- Tout le monde était satisfait de cet arrangement. Ce qui a été difficile à vivre pour les autres, c'était la situation de l'été dernier, où Lara était censée faire partie de l'équipe, mais faisait des choses en plus et s'absentait parfois quelques jours. Les filles avaient du mal à accepter qu'elle ait un statut privilégié au sein du groupe. Surtout qu'elle n'avait pas encore gagné. Cette année, tout va bien. A Zermatt, tout le monde était content de la voir, elle a partagé une chambre avec une autre fille. C'était très positif. Et pour moi, c'était plus facile qu'elle soit complètement indépendante. Cela m'a permis de me concentrer uniquement sur le groupe Swiss Ski.

- D'après ce que vous avez pu voir à Zermatt, avez-vous eu l'impression qu'elle a progressé?

- J'avais entendu plein de choses à son sujet. Elle s'est entraînée avec l'équipe allemande hommes de Coupe d'Europe, qu'elle a battue en descente. Elle s'est entraînée en géant avec Tanja Poutiainen, qu'elle a battue aussi. J'attendais donc beaucoup. Mais, avec nous, elle était très inconstante. Elle a gagné une manche, mais je pensais qu'elle dominerait davantage. Cela n'enlève rien à son immense talent. Le potentiel est toujours là et je sais que c'est une fille capable, le jour de la course, de montrer son niveau. De plus, on voit qu'elle est heureuse, qu'elle est contente dans cet environnement-là et qu'elle est en confiance.

- On dit qu'elle possède un mental en titane...

- C'est sa plus grande force. On a d'autres jeunes qui, à 16-17 ans, sont très fortes techniquement et physiquement, mais n'ont pas son mental. Elle est très positive et croit vraiment en elle. Elle a une manière d'aborder les compétitions, que ce soit sur le plan tactique ou psychologique, que n'ont pas même des filles de 30 ans. Elle est capable de sentir la piste, de reconnaître le parcours comme une grande professionnelle. C'est incroyable à cet âge-là. On dirait qu'elle est sur le circuit depuis vingt ans.

- Pendant les épreuves de Coupe du monde et les Mondiaux, elle sera complètement intégrée à l'équipe...

- En réalité, ce sont trois personnes qui intègrent notre groupe: Lara, son père, et Mauro Pini, son entraîneur. En principe, Pini travaillera avec nous. L'entraîneur du groupe descente, par exemple, lui dira de prendre telle position sur le parcours. A Zermatt, le père de Lara était sur la piste et filmait toute l'équipe. Nous avons monté ensemble les vidéos et ensuite chacun prend ses images. Je crois qu'on va continuer à travailler comme ça. Il y en aura toujours un des deux sur la piste qui filmera ou fera des rapports pour toute l'équipe, et l'autre qui s'occupera plus de Lara.

- Quel est son potentiel dans les épreuves techniques?

- Elle s'est plus entraînée en technique qu'en vitesse. Mauro Pini vient du slalom et du géant. Je sais qu'ils ont beaucoup insisté sur le slalom. L'épreuve à Levi (Finlande) est un peu trop tôt dans la saison. Elle a beaucoup investi pour le géant de Sölden. Elle partira avec un bon numéro, qui devrait lui permettre de se qualifier pour la seconde manche.

- Qui décide de son programme?

- Mauro et son père ont leur mot à dire, mais ça doit toujours passer par moi. Car au bout du compte, c'est Swiss Ski qui décide si oui ou non elle peut participer à telle épreuve. Les Mondiaux constituent évidemment un objectif important pour elle cette saison. Et elle a de bonnes chances de se qualifier. En géant surtout. Vu qu'on a peu de filles, les places sont moins chères. En descente et en super-G, j'espère qu'il y aura de la bagarre pour les quatre places. Si Lara est là, tant mieux, ça voudra dire qu'elle est vraiment devant. Le super-combiné est aussi une discipline qui peut bien lui convenir.

- Parviendra-t-elle à assumer les attentes qui pèsent sur elles?

- Je ne pense pas qu'elle réalise vraiment. Si l'on y songe, le salaire de deux personnes dépend uniquement d'elle. A cela s'ajoutent les services d'un physio de temps en temps, et d'un technicien de chez Atomic qui lui est dévolu. Au départ, la marque ne voulait pas, mais elle a été mise sous pression par la concurrence qui proposait de le faire. Bref, cela fait beaucoup de gens qu'elle doit faire vivre par ses résultats en Coupe du monde. Pour l'instant, elle ne donne pas le sentiment de s'être mise cette pression. Elle est toujours la même, très joyeuse. Elle ne semble pas pouvoir flancher. Mais c'est certain que tout le monde va l'attendre, et cela ne sera pas facile à gérer. C'est là qu'on verra si elle est vraiment une championne d'exception.