Le Temps: Trouvez-vous indécentes les sommes dépensées dans le football professionnel?

Esther Müller: Disons que ce n’est plus du sport, mais du business. Or, dans les affaires, le but est toujours de gagner le plus possible. Avec tout cet argent, on en vient à oublier qu’on a affaire à des êtres humains, parfois très jeunes, et non pas à des machines. Quand on met trop d’importance sur l’argent, on finit par détruire les gens, le talent. Vouloir gagner, c’est normal; mais pas à n’importe quel prix. Il faudrait davantage penser au sport. Quand le Real Madrid transfère Cristiano Ronaldo pour 142 millions, franchement…

– Certains parlent d’un investissement. Ça vous inspire quoi?

– Je ne trouve pas ça normal. Ça dépasse tout, il n’y a plus de mots. C’est un joueur formidable, d’accord, mais c’est exagéré. Il n’est que footballeur… Dans mon activité, j’essaie d’encourager les jeunes en insistant sur la passion. En ce sens, un transfert comme celui de Ronaldo ne nous aide pas, parce que ça leur pollue un peu l’esprit. Ils ont tous ça en tête, un monde incroyable, une autre planète. J’aimerais leur faire comprendre que le jeu et le plaisir doivent passer avant le reste. Des fois j’y arrive, des fois pas. Mais plus que les joueurs, le problème touche leurs parents et leurs managers.

– Parlez-nous de ces agents…

– Il y en a qui sont très bien, et d’autres qui ne pensent qu’à l’argent. C’est un grand problème, sans doute le plus important. Il y a tellement d’agents qui tournent autour des joueurs et de leurs parents. Ces derniers sont flattés et, quand on les invite à faire un test à Barcelone ou Arsenal, ils sont perdus, ils ne savent plus comment réagir parce qu’ils ne connaissent ni le milieu ni le marché. Allez voir un match des M15 et vous comprendrez: il y a parfois une centaine d’agents au bord du terrain. Ils viennent d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie, de partout… Comment peut-on les contrôler? Nous luttons en essayant d’informer les gens, mais c’est difficile.

– Vous «coachez» une quinzaine de joueurs professionnels. Quel est, en général, leur rapport à l’argent?

– Ils entretiennent un rapport normal à l’argent. Les gens que j’accompagne dans leur carrière ont tendance à mettre l’aspect sportif devant le reste. Après, c’est comme dans tous les milieux: il y a des gens qui privilégient un bon contrat à une bonne situation.

– Pensez-vous qu’il y ait une limite à la surenchère dans le football?

– J’espère qu’on aboutira à des limites. Autrement, je ne sais pas où tout cela finira. Là, on a l’impression que c’est l’argent qui dirige la performance. D’un point de vue éducationnel, c’est malsain. Avant de discuter de sous, il faut d’abord apprendre son métier. Et, je le répète, prendre du plaisir dans un cadre propice à son développement personnel.