Le Temps: Comment définiriez-vous le Tour des Flandres?

Claude Criquielion: Le Tour des Flandres, ça commence par l’ambiance. C’est la kermesse, avec l’odeur de frites ou de saucisse et les fanfares au bord de la route. Il y a même un côté un peu dangereux, parce que tout ça est bien arrosé! Du point de vue sportif, c’est la course la plus folle. On voltige d’une côte à l’autre, d’un pavé à l’autre. On se dit qu’il faut être taré pour frotter du premier au dernier kilomètre. Quand j’étais néopro, j’avais abandonné après Grammont. J’avais alors pensé que ce ne serait jamais une épreuve pour moi. Dès 1985, je l’ai prise comme quelque chose de sérieux: j’avais fini 6e par un temps dantesque, avec le maillot de champion du monde sur le dos. Je n’étais pas peu fier.

– Comment se traduit une victoire au Ronde?

– Quand on la remporte, on est considéré comme un roi. En Flandre comme en Wallonie. Sorry pour Albert II! Un Wallon qui remportait les Flandres, c’était surprenant. Après ma victoire, je ne pouvais plus aller manger un morceau en famille sans être dérangé dix fois. Et cela même en vacances. Nous étions partis en hiver sur la côte belge, et je m’étais laissé pousser la barbe. Carrément. Un jour, on croise un couple qui me dit «Vous pouvez tout essayer, on vous connaît!»

– Pour les Flamands, vous êtes un vrai Flandrien.

– Ils disent ça! En Belgique, il n’est pas très courant qu’un francophone parle le néerlandais. Quand j’ai gagné, ils se sont réapproprié mon nom. Criquielion est devenu «Criqui de Leeuw», qui signifie «lion»! De ma terrasse, je vois le Bosberg et le Mur de Grammont. J’étais le plus régional des régionaux.

– Comment appréhende-t-on un tel parcours?

– Il faut être très concentré sur 260 km. Pour éviter les trous dans la route, pour ne pas se retrouver du mauvais côté dans les pavés. Si s’élance la peur au ventre? Oui, tout à fait. La tension s’accumule les jours avant. Les leaders sont stressés, alors qu’on n’est encore qu’aux Trois Jours de la Panne. Au départ du Ronde, on est vraiment dans une bulle.