Invité à se remémorer les vingt ans de sa victoire fondatrice sur Pete Sampras en huitième de finale de Wimbledon en 2001, Roger Federer s’est rappelé jeudi son appréhension au moment de fouler pour la première fois le Centre Court, qu’il domina en se répétant à lui-même: «Si tu joues ici, sur le plus grand court du monde, c’est que tu le mérites.» Federer avait 19 ans.

Un même 2 juillet, vingt ans plus tard, Ons Jabeur a découvert l’honneur du cloître du tennis, ses nuances de vert, sa pénombre, son silence et ses applaudissements en cascade. Elle a 26 ans et son mérite à se retrouver en pleine lumière fut long à se dessiner. Il est aussi mental que tennistique pour cette joueuse qui n’a jamais sauté aucune étape mais qui est en train de les franchir une à une.

Opposée à la majestueuse espagnole Garbiñe Muguruza, ancienne numéro 1 mondiale et vainqueure ici en 2017, la nouvelle venue se montra d’abord intimidée. Un quart d’heure à peine, le temps de dompter ses nerfs, mais assez tout de même pour être menée 0-3. Elle déploya ensuite progressivement son tennis patient et agressif pour recoller au score. Joueuse très complète, mobile malgré un gabarit plutôt massif, puissante mais dotée d’une bonne main, capable de frapper autant en coup droit qu’en revers, elle incarne une sorte de version moderne d’Arantxa Sanchez.

Saut de cabri

Pour le public, Ons Jabeur est une joueuse très spontanée qui a la mimique facile, trépigne de rage lorsqu’elle rate un coup, lève les bras au ciel lorsqu’elle en réussit un superbe et fait des sauts de cabri lorsqu’elle conclut un break. Comme Venus Williams au tour précédent (7-5 6-0), Muguruza a bataillé un set avant d’être dépassée. Si la partie dura 2h26, c’est parce que l’Espagnole écarta 24 balles de break! Ons Jabeur parvint néanmoins à conclure sur sa deuxième balle de match, après (nous semble-t-il) avoir été vomir dans un coin du court avant la première.

La voici en huitième de finale, son meilleur résultat à Wimbledon (elle a été quart de finaliste l’an dernier à l’Open d’Australie). L’histoire est en marche. Et Ons Jabeur, la joueuse qui a disputé le plus de matchs cette saison (32), ne ménagera pas sa peine pour aller au bout de ses rêves.

Début juin, la Tunisienne a remporté le Birmingham Classic contre la Russe Daria Kasatkina. Le premier titre WTA de sa carrière. Le premier aussi pour une joueuse arabe. Classée au 24e rang mondial, elle fut également la première nord-africaine dans le top 50. Comme elle avait été la première à remporter Roland-Garros juniors en 2011. Le problème de Jabeur n’est pas tant qu’elle soit partout la première, mais plutôt qu’elle soit souvent la seule. Seule Africaine dans le top 100 (l’Egyptienne Mayar Sheriff est 125e). Seule bonne joueuse d’une région du monde qui n’organise aucun tournoi WTA.

Alors que Garbiñe Muguruza bénéficie des conseils de l’ancienne numéro 2 mondiale Conchita Martinez, Ons Jabeur s’appuie sur l’aide de son mari russo-tunisien Karim Kamoun, escrimeur devenu préparateur physique. «Il est plus passionné de tennis que moi», dit volontiers cette grande amatrice de… football.

Un produit «100% tunisien»

Elle pourrait, à juste titre, se plaindre d’un désavantage concurrentiel vis-à-vis de joueuses fortement soutenues par leur fédération ou bénéficiant d’un contexte économique bien plus favorable. Elle se plaît au contraire à se revendiquer comme «un produit 100% tunisien», qu’elle rêve d’exporter dans le top 10, et pourquoi pas plus haut encore. «Je veux être numéro un mondiale et gagner des grands chelems», affirme l’une des joueuses les plus motivées par les prochains Jeux olympiques, «une perspective énorme».

En Tunisie, ses exploits suscitent un intérêt croissant auprès de la population, et notamment des jeunes filles. Cela la touche («je ressens profondément l’amour de tout mon pays»), d’autant plus qu’elle a grandi tennistiquement avec quelques cassettes VHS d’Andy Roddick, son idole. «Elle est une inspiration pour beaucoup de personnes, moi y compris», a souligné Venus Williams en début de tournoi.

Au Maroc, une génération de joueurs talentueux (Younes El Aynaoui, Hicham Arazi, Karim El Alami) avait fait briller le tennis du Maghreb au début des années 2000. Une Tunisienne est en train de planter quelques brins d’herbe dans le désert.