L'oeil du court

Ils ont dénaturé Wimbledon

A cheval sur l'étiquette et le code vestimentaire, les organisateurs anglais ont cédé sur la tradition la plus importante de Wimbledon: le jeu sur gazon, regrette Marc Rosset

En arrivant ici, j’ai été surpris de constater que le gazon est encore plus lent que l’année passée. Et cette chronique va vite devenir un coup de gueule: ils ont dénaturé Wimbledon! Ils lui ont enlevé ce qui faisait sa beauté! Ce n’est plus le tournoi qui m’a bien souvent frustré comme joueur mais que j’ai adoré en tant qu’amoureux du tennis.

Je ne suis pas le seul observateur à le dire: les organisateurs sont allés trop loin dans le ralentissement de la surface. Quand on voit lundi le slice de Federer qui reste sur place et Berrettini, tout surpris, qui se retrouve les quatre fers en l’air, on se dit qu’il y a quelque chose de pas normal… J’entends les joueurs. Roger trouve que c’est trop lent, Nadal dit que c’est comme d’habitude (mais au moment de la saison indoors, il se plaindra que ça joue toujours plus vite…). Chacun prêche pour sa paroisse, mais quand on regarde les joueurs qui avancent dans le tournoi, on ne peut pas croire que les conditions n’ont pas été ralenties cette année.

Manque de charme et de surprise

Pour moi, Wimbledon, c’est Rod Laver, John McEnroe, Boris Becker. Des joueurs que l’on voit en photo au filet, à la volée. Et l’on se retrouve cette année avec la perspective de voir soit Roberto Bautista Agut, soit Guido Pella en demi-finale. Je n’ai rien contre ces deux très bons joueurs mais qu’un Espagnol et un Argentin élevés sur terre battue fassent de meilleurs résultats sur gazon qu’à Roland-Garros, je trouve cela étonnant. Et même un peu décevant, parce qu’en venant ici après Roland-Garros, je me réjouissais de voir d’autres joueurs en capacité de jouer les trouble-fêtes, comme Tsitsipas, Zverev, Isner, Anderson. Au lieu de ça, on se retrouve avec des Kukushkin, Pella, Sousa, qui sont capables d’éliminer les trouble-fêtes mais qui n’ont pas les moyens derrière de tenir tête à Nadal ou Federer. Il y a trois ans, Pella perdait en trois sets au premier tour face à un Federer qui allait prendre six mois de repos la semaine d’après.

Vous me direz: il restera toujours les meilleurs à la fin. Oui, mais tout le reste manque de charme et de surprise. Combien de matchs sans intérêt avant d’en arriver aux demi-finales? Lors du Manic Monday, supposé être une grande journée de tennis, il n’y a eu presque que des non-matchs. Qu’est ce que Pella ou Bautista Agut peuvent faire en demi-finale contre un Djokovic? Il ne faut pas rêver: à mon avis, il ne se passera rien. Il y a quelques années, quand «Djoko» jouait Dimitrov ou Raonic, il y avait un petit suspense. Là, rien.

Ce qui me gêne dans tout ça, c’est le manque de cohérence. Que disent les gens de Wimbledon? Nous sommes différents, nous sommes attachés aux traditions. Mais en réalité, ils cèdent sur ce qui est le plus important, sur ce qui est l’essence même de Wimbledon: le jeu sur gazon. Tout le reste, tout le décorum, les tenues blanches, l’absence de sponsors, les têtes de série spécifiques, le tie-break à 12-12, OK, très bien; mais préservez l’essentiel: les spécificités du jeu sur gazon.

Préserver l’essentiel

Je ne veux pas passer pour le vieux con qui trouve que tout était mieux avant. J’aime bien le changement, mais j’aime que l’esprit demeure. Wimbledon, j’y suis venu quand j’étais petit avec mes parents. J’ai vu jouer Connors, qui n’a jamais réussi à Paris. J’ai vu jouer Borg, qui gagnait Roland-Garros en fond de court et qui gagnait Wimbledon en faisant un peu plus de service-volée (bien plus que n’importe quel joueur actuel, en fait). Quel ajustement doit faire Nadal pour gagner ici? A part un peu le jeu de jambes, parce qu’il ne peut pas glisser, il joue exactement de la même manière que sur terre battue.

Le tennis a la chance d’avoir quatre grands tournois bien distincts, avec chacun sa surface et son identité. Roland-Garros, c’est la terre battue, les glissades, le rebond plus haut, le lift qui prend de l’ampleur, les longs rallyes. En Australie, il y a la chaleur qui peut vous tomber dessus. L’US Open, c’est la night session, le ciment, l’humidité. A Wimbledon, il fallait s’adapter à un jeu plus rapide, bien retourner, monter au filet, etc. Mais c’est du passé et j’ai vraiment l’impression qu’une page se tourne.

Tout cela a commencé lorsque les organisateurs ont voulu donner un coup de pouce à Tim Henman, qui butait chaque année face à Pete Sampras. Mais en 2002, on s’est retrouvé avec une finale Hewitt-Nalbandian sans la moindre volée jouée de tout le match! Si c’est pour voir le même jeu qu’à Roland-Garros, ne vous ennuyez pas à entretenir une pelouse… J’espère sincèrement que Wimbledon saura faire marche arrière. L’Australie l’a fait, après que des matchs trop longs ont mis en danger la santé des joueurs. Ils ont accéléré un peu la surface l’année où Federer revient et bat Nadal en finale: on ne peut pas dire que c’était moche à voir.

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