Les courses de ski entretiennent avec la neige le même rapport qu’un paysan (stéréotypé) avec la pluie: pas assez, ça ne va pas, et trop, ça ne va pas non plus. Après des semaines à attendre que les montagnes se drapent de blanc, après des fêtes de fin d’année pendant lesquelles les sportifs ont ressorti leur VTT plutôt que leurs skis, il a enfin neigé. Et pas qu’un peu. A Wengen, quelque cinquante centimètres en deux jours. Résultat: rien ne s’est passé comme prévu lors des épreuves de Coupe du monde du week-end.

Cela avait commencé vendredi lors du combiné, avec l’improbable et inattendue victoire du Zurichois Niels Hintermann, un jeune homme de 21 ans qui n’avait jamais fait mieux qu’une 21e place en Coupe du monde jusque-là. Certes, les circonstances ont fait écrire à tous les commentateurs que ce succès avait quelque chose d’incongru, mais après tout, avec une première victoire suisse de la saison obtenue à domicile, Wengen ne pouvait qu’arborer son plus beau sourire. La station bernoise l’a par contre perdu samedi peu avant la mi-journée, quand la descente a officiellement été annulée. Trop de neige, trop de vent. Impossible de lancer les skieurs à l’assaut du Lauberhorn.

Tous skis aux pieds

Pourtant, ils sont très nombreux à l’avoir parcouru ce samedi matin. La mythique piste attendait son heure, celle où tous les amateurs de sport du pays auraient les yeux braqués sur elle, en accueillant un incessant ballet de reconnaissances. Responsables de la Fédération internationale de ski, membres de l’organisation, staff des équipes nationales, représentants de la SSR, journalistes et athlètes, tous ont quelque choses à faire sur la scène d’un des plus grands spectacles sportifs de l’année avant qu’il ne commence. Skis aux pieds, bien sûr.

Et on ne skie pas sur une piste de Coupe du monde à quelques heures de la course de la même manière que pour se faire plaisir. Pas question d’endommager la piste. Personne ne s’aide de bâtons et le moindre virage est à proscrire. Cauchemar des esthètes: les techniques reines sont le dérapage et le chasse-neige. Précisément parce qu’elles permettent de... chasser la neige, soit de déshabiller la piste de toute couche superflue. D’ailleurs, nous explique-t-on, des skieurs descendront le Lauberhorn jusqu’au dernier moment dans cette seule optique. Une piste de Coupe du monde doit être dure, glacée, impitoyable.

Bénévoles, militaires ou membres de la Protection civile œuvrent déjà depuis longtemps quand, dans l’obscurité d’une matinée qui s’annonce sous un ciel chargé, le jury et les capitaines d’équipe s’élancent. Objectif: évaluer l’état du parcours, se mettre d’accord sur la tenue de la course et déterminer d’où serait donner le départ. Tôt dans la matinée, l’amputation s’avère déjà nécessaire: les skieurs ne pourront s’élancer qu’en dessous de la Hundschopf, la fameuse «Tête de chien».

Ambiance surnaturelle

A 8 heures sur place, l’ambiance a quelque chose de surnaturel. Dans la tempête éclairée d’une étrange lumière s’activent de silencieuses créatures aux visages emmitouflés. Une dameuse se démène pour dompter cette neige que tout le monde a appelé de ses vœux mais qui se révèle maintenant embarrassante. Quelques dizaines de mètres en contre-bas, première interview de la journée pour Markus Waldner, directeur des compétitions masculines au sein de la FIS. Un journaliste et un caméraman de la SSR recueillent ses impressions. L'Italien sait déjà qu’arrivé au bout de la descente, il n’en saura pas beaucoup plus; il faudra revenir plus tard. «C’est évident qu’il y a encore beaucoup de travail à faire sur la piste pour que la descente puisse avoir lieu. Dur de dire comment cela va évoluer», détaille un habitué. Peu après, la FIS annonce que toute décision est reportée à 11 heures. Au dernier moment. La course doit débuter à midi et demi.

Entre-temps, de 9 heures à 10 heures, les athlètes peuvent mener leur propre reconnaissance, avec les journalistes qui en ont fait la demande. Trente accréditations sont délivrées au maximum. Les skieurs sont dans leur course, les reporters dans leur récit, mais personne ne peut ignorer ces innombrables anonymes qui, armés d’une pelle ou au volant d’une petite machine, redoublent d’efforts sous cette neige qui ne cesse de tomber, qui les nargue. Douce et froide comme la beauté de l’inutile. Il est un peu plus de 11 heures quand la voix d’un speaker annonce au public, déjà massé dans la zone VIP, qu’avant même d’avoir commencé, le spectacle est terminé.

Le slalom prévu dimanche devrait lui pouvoir se dérouler comme prévu et la descente annulée sera peut-être reprogrammée (une option existe à Beaver Creek). Maigres consolations pour ceux qui se sont dépensés sur le Lauberhorn avant que les stars puissent s’y élancer. Sur Instagram, le Suisse Beat Feuz y a été d’un petit message sympa en leur honneur.