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Le Onze d’or n’est plus qu’un souvenir

Jeno Buzanszky est mort le 11 janvier à 89 ans. Il était l’ultime survivant de la mythique équipe de Hongrie finaliste de la Coupe du monde 1954

Le Onze d’or n’est plus qu’un souvenir

Hommage Jeno Buzanszky est mort le 11 janvier à 89 ans

Il était l’ultime survivant de la mythique équipe de Hongrie finaliste de la Coupe du monde 1954

Conquérant obsessionnel de sa propre gloire, Cristiano Ronaldo croit vivre dans un monde où l’histoire est seulement écrite par les vainqueurs. Il est peu probable que la star portugaise connaisse Jeno Buzanszky, ancien footballeur hongrois décédé le 11 janvier, à la veille de son troisième Ballon d’or. Jeno Buzanszky n’a jamais eu le Ballon d’or et c’est en loser qu’il est entré dans la mémoire du sport. Il était de l’équipe de Hongrie battue en finale de la Coupe du monde 1954. Un prince à jamais sans couronne.

Pour la trace, sublime, qu’elle a laissée, la Hongrie de 54 figure, aux côtés du Brésil 82 ou de la Hollande 74, au panthéon des perdants magnifiques. Du 14 mai 1950 au 19 février 1956, cette équipe mythique n’a perdu qu’une fois en 48 rencontres. Mais elle perd le seul match qu’il ne fallait pas perdre, la finale de la Coupe du monde 1954, le 4 juillet à Berne, contre la République fédérale d’Allemagne (3-2). De toute la compétition, les magiques Magyars n’ont été menés au score que six minutes. Les six dernières minutes de la finale. Auteur d’un documentaire sur «L’Equipe d’or», le cinéaste genevois Jean-Christophe Rosé résume: «La victoire de l’Allemagne n’était pas un scandale, c’était un blasphème.»

Champion olympique à Helsinki en 1952, Jeno Buzanszky était sur le terrain lors du «match du siècle», le 25 novembre 1953, à Londres, lorsque la Hongrie devient la première équipe à battre l’Angleterre chez elle (6-3). Sous le choc, le temple de Wembley a l’air «de suivre un convoi funèbre», dira le Daily Mail. Dans La Fabuleuse histoire du football, Jacques Ferran s’enflamme à propos de ceux que les Hongrois surnomment le Onze d’or (Aranycsapa en V.O.). «Jamais une équipe n’a dominé le monde comme celle de Hongrie. Elle joue au football comme on danse une csardas: avec flamme, enthousiasme et génie. Toutes ses pensées sont orientées vers le but adverse, sans souci des risques adverses ainsi acceptés. Et elle possède dans ses rangs une demi-douzaine de footballeurs exceptionnels, de Hidegkuti, le vétéran et stratège offensif, finesse et ruse faites footballeur, à Ferenc Puskas, le «major galopant», dont l’intelligence aiguisée et le formidable pied gauche en font le roi des numéros 10; en passant par Jozsef Bozsik, député au parlement de Budapest et cerveau de l’équipe; Sandor Kocsis surnommé «tête d’or», remarquable technicien en mouvement; Zoltan Czibor le tzigane fantasque à l’habileté irrésistible et Gyula Grosics, le gardien laissé si souvent seul face aux attaquants adverses.»

Huit de ces invincibles jouent alors au Budapest Honved, le club de l’armée, où des galons de pacotille maquillent leur statut de footballeurs professionnels avant l’heure. Jeno Buzanszky, employé d’une mine de charbon, est le seul civil de la bande. La Coupe du monde 1954 en Suisse doit être leur apothéose. La Hongrie survole la compétition et surclasse ses adversaires: 9-0 contre la Corée du Sud, 8-3 contre l’Allemagne, 4-2 contre le Brésil et 4-2, après prolongations, contre l’Uruguay en demi-finale. Karoly Nemeth, réfugié hongrois installé à Monthey, est alors un jeune garçon subjugué par ses héros. «J’habitais dans un petit village d’à peine 200 habitants. Nous avions une seule radio, autour de laquelle nous écoutions tous les matches dans un pré.»

L’ancien journaliste Jacques Ducret, la mémoire du football en Suisse, a lui la chance de les voir en vrai contre l’Uruguay à Lausanne, parmi 37 000 spectateurs massés à la Pontaise. «Cette équipe charmait les foules par son style résolument conquérant. Les Hongrois prenaient le contre-pied du football de l’époque, assez défensif, en misant sur l’offensive. Les victoires aidant, ils possédaient une énorme confiance en eux et osaient des gestes techniques extraordinaires. La Suisse s’en était d’ailleurs inspirée et était allée jusqu’en quart de finale, son meilleur résultat à ce jour.»

La Hongrie a la meilleure équipe, le meilleur jeu, le meilleur joueur (Puskas), le meilleur buteur (Kocsis, 11 buts en 4 parties). Elle reste sur 29 matches sans défaite. Elle ne peut pas perdre en finale contre la RFA, étrillée 8-3 quinze jours plus tôt en match de poule. Mais les Hongrois sont victimes de leur propre légende. Parce que chaque match doit être une fête, le sélectionneur Gusztáv Sebes ne fait pas tourner son effectif. La marche triomphale s’achève en boitillant, à l’image de Puskas, blessé mais qui tient à jouer quand même. Il pleut. Le terrain gras et lourd alourdit le pas des artistes hongrois. Le Onze d’or a des semelles de plomb.

En face, les joueurs allemands sont les premiers à disposer de crampons vissés mis au point par Adidas. L’Allemagne déploie les qualités qui demeureront sa marque de fabrique pendant cinquante ans: labeur, ténacité, efficacité. Le triomphe de la volonté, aurait dit l’autre. A six minutes de la fin, un but de l’ailier Uwe Rahn sonne le glas du rêve hongrois. Cette victoire, baptisée «le miracle de Berne», est la première manifestation publique du sentiment national allemand depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En 2010, un rapport du Comité olympique allemand révèle que le miracle doit beaucoup à des injections de pervitine, une méthamphétamine donnée durant la guerre aux soldats de la Wehrmacht.

Le retour à Budapest est délicat. Pointé du doigt pour ses convictions catholiques et anticommunistes, le gardien Grosics est évincé deux ans de la sélection. La Hongrie enchaîne encore 18 matches sans défaite mais le cœur n’y est plus. Le 23 octobre 1956, quand les chars soviétiques entrent dans Budapest, le Honved est à Paris pour un match amical. Les joueurs refusent de rentrer, tiennent neuf mois en exil en organisant des exhibitions puis, fatigués de cette vie d’errance, se résignent. Puskas signe au Real Madrid, Kocsis et Czibor au Barça, les autres rentrent au pays. Jeno Buzanszky jouait à Dorogi, une petite équipe. Il n’a jamais quitté la Hongrie, qui le pleure aujourd’hui comme la France a enterré son dernier poilu.

«Ils jouent au football comme on danse une csardas: avec flamme, enthousiasme et génie»

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