Les organisateurs ne pouvaient rêver meilleur scénario. En ce dimanche 20 mai ensoleillé, les Espagnols restent en vie un jour de plus et les Italiens mettent K.-O. les Américains par 5 à 1. Luna Rossa Challenge, considéré comme outsider il y a une semaine encore face au géant BMW Oracle Racing, est en finale de la Coupe Louis Vuitton. Voilà qui va attirer encore davantage de tifosi, déjà nombreux sur les quais du port America's Cup.

Un port qui, dès ce dimanche matin, fleure l'excitation, hume un parfum particulier. «Alors, c'est le dernier jour?» entend-on dans les conversations chargées de toutes les spéculations. A 10 heures, l'arrivée en bicyclette de Chris Dickson - avec son polo estampillé de son nom dans le dos - est remarquée. On se penche pour voir la tête que fait le décrié CEO, skipper et barreur du défi américain, mené 4 à 1 par les Italiens. Comme à son habitude, le Néo-Zélandais ne laisse rien transparaître.

Une heure plus tard, coup de théâtre. Dickson pédale à nouveau, mais dans l'autre sens. En salle de presse, Jane Eagleson, la porte-parole de BMW Oracle Racing, distribue son communiqué: Dickson a été remplacé à la barre de USA 98 par le Danois Sten Mohr. «Chris est rentré chez lui, mais reviendra à la base en fin de journée.» Elle ne précise pas qui est à l'origine de ce changement de timonier. Mais connaissant l'ego éléphantesque du personnage, on peine à croire à un geste d'humilité et de remise en question. La rumeur d'un licenciement se répand dans les coulisses. Dickson la confirmera plus tard.

Toujours est-il qu'à 12h30, USA 98 quitte le ponton sur les airs de «California» des Red Hot Chili Peppers et sous les encouragements redoublés de l'équipe à terre et des invités sur la terrasse. De l'autre côté du port, les Espagnols, qui eux aussi s'en vont pour disputer ce qui pourrait être la balle de match en faveur des Néo-Zélandais, sont accompagnés des traditionnels pétards valenciens.

Deux heures et demie plus tard, la tension est à son comble lorsque le bateau comité de course égrène les onze minutes avant le coup de canon. Si la rencontre entre le Desafio Español 2007 et Emirates Team New Zealand restera serrée malgré un avantage pris d'entrée de jeu par l'équipage ibérique, le suspense, en revanche, ne durera pas quant au sort de BMW Oracle Racing. Dès les premiers bords, ITA 94 pointe en tête. James Spithill et ses hommes vont creuser et ne laisseront aucun espoir à leur adversaire.

Il n'est pas encore 17 heures lorsque Luna Rossa Challenge coupe la ligne d'arrivée en grand vainqueur et premier finaliste connu de cette Coupe Louis Vuitton. Les Kiwis, battus par les Espagnols, devront attendre mardi - aujourd'hui étant une journée de réserve - pour s'offrir une deuxième balle de match.

Au moment du retour des Class America au port, la base de Luna Rossa Challenge est en ébullition. Le public fait la queue pour entrer dans la boutique de vêtements aux couleurs du défi. Un groupe de supporters agite un immense drap symbolisant la Lune Rousse. Sur la terrasse, les familles, fair-play, applaudissent l'équipage américain avant d'accueillir les leurs par une ola. Sur le terre-plein, voiliers, ingénieurs, architectes, et autre intendance préparent champagne et collation. Même l'immense drapeau rouge, blanc, vert semble tirer sa révérence aux héros du jour.

Dans la base voisine, chez BMW Oracle, c'est l'heure des condoléances. Quelle claque, quelle déception pour ce colosse aux pieds d'argile qui, jusque dans les moindres détails, affichait son statut de plus grosse écurie. Comme quoi la domination sportive des Italiens aura eu raison de leur budget sans limites et de l'arrogance de Larry Ellison et Chris Dickson. «Nous sommes évidemment très déçus, mais notre sortie prématurée est due à une seule raison: l'excellence de Luna Rossa. Mes sincères félicitations à James (Spithill) et Francesco (De Angelis)», insiste Dickson lors de la conférence de presse.

Avant de poursuivre: «Nous avons été et sommes toujours une très bonne équipe dans tous les domaines. Nous n'avons pas de faiblesses apparentes. Nous avons fait tout ce que nous avons pu.» A aucun moment, l'homme-orchestre de BMW Oracle Racing, pourtant mauvais ces derniers jours à la barre face au jeune Spithill, ne fera son autocritique. Il laissera le soin à son pourvoyeur de fonds, Larry Ellison, de le faire. N'étant pas dupe du peu de chances qu'il a de continuer à être arrosé de millions par le patron d'Oracle dans les années à venir.

«Larry a toujours dit qu'il s'engageait à poursuivre l'aventure. Et en ce qui me concerne, j'ai un peu de rangement à faire, puis je rentrerai en Nouvelle-Zélande. Je m'arrêterai en route à Disneyland avec mes enfants. La vie continue...» Et la Coupe de l'America continuera probablement sans lui.

On l'a dit et redit, la venue de l'événement en Europe a ouvert une nouvelle ère. Avec désormais, une première: l'absence d'une équipe américaine en finale de la Coupe Louis Vuitton. Les Etats-Unis, détenteurs de l'aiguière d'argent pendant 132 ans, ne se sont jamais arrêtés à ce stade de la compétition. Serait-ce le déclin de l'empire américain?