Le Temps: Comment a réagi l’équipe quand Oracle a sorti son aile (grand-voile rigide)?

Loïck Peyron: Nous avons été impressionnés bien sûr. C’est assez bluffant. L’exploit technique est génial. Comme le fut déjà, à plus petite échelle, l’aile du catamaran Stars and Stripes de Dennis Conner en 1988. Pour la deuxième fois, les Américains frappent assez fort. Au niveau de la propulsion uniquement car au niveau du châssis, le trimaran d’Oracle n’a rien de passionnant. Mais le moteur est beau. Plus ça va, plus on voit que l’on a des manières assez différentes de faire. Il y a d’un côté un catamaran blanc avec des voiles en tissu et un trimaran noir avec une aile rigide. Même si la manière de penser est similaire, l’histoire et la vie ont fait que les approches ne sont pas les mêmes.

– Est-ce que vous craignez que cette aile donne un réel avantage aux Américains?

– Ça leur a permis de progresser, c’est indéniable. Mais l’amélioration dans les domaines où elle devrait leur offrir un plus n’a pas encore été flagrante. Elle leur apporte une aide certaine à la manœuvre, mais elle ne gomme pas les défauts initiaux du châssis, lourd et trop souple.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça?

– L’observation extérieure de leur bateau montre qu’ils ont besoin de puissance pour avancer. Du fait d’un déplacement et d’une largeur plus importants. Ce qui donne des indications intéressantes sur leur manière de naviguer…

– Vous les observez donc…

– Bien sûr. Et eux aussi. J’ai découvert, sur Fox TV, une webcam publique avec vue sur la baie de San Diego. Si bien que le jour où ils ont mâté leur bateau, j’ai appelé nos ingénieurs pour leur faire vivre l’événement en direct. Avec cette webcam, j’observe leurs virements de bord en saccadé et je les photographie. C’est très amusant. Tout ça me fait penser à la Guerre des étoiles.

– Est-ce que le match peut être serré?

– J’ai confiance, la bagarre va être intéressante. Il y a quelques détails dans certains domaines du jeu qui peuvent faire la différence, mais il y aura une certaine proximité. Je l’espère car si c’est écrit trop tôt, ça manquerait d’intérêt. Les bateaux ont sûrement un potentiel de vitesse différent, mais sur un parcours de 20 milles, ils pourraient ne pas être si éloignés que ça. Sur une telle distance, un bord de près [vent de face] peut se finir au portant [vent arrière]. Et même si le principe du bord à bord rapproché n’existe pas en multicoque, cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de suspense. Je ne pense pas qu’il y ait une supériorité majeure de l’un ou l’autre des bateaux et en multicoque, l’adage «tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie…» est plus vrai encore. Ce n’est jamais fini. Ce sera de la stratégie et de la tactique jusqu’au bout, le tout à vitesse grand V.

– Que pensez-vous du plan d’eau de Valence?

– Statistiquement, c’est jouable à Valence en février, mais il faudra être patient. Mais je pense qu’Oracle pourrait regretter de ne pas avoir choisi le lieu idéal où l’on se trouve en ce moment pour s’entraîner. Ils seront probablement plus pénalisés que nous par les conditions de Valence. L’aile rigide leur apporte un plus dans certaines conditions de vent, mais l’un de ses défauts, c’est son manque de maniabilité. Quand le bateau ne navigue pas, ils sont obligés de la coucher ou de rester au mouillage. Des manœuvres qui vont être difficiles dans le port de Valence en février. Les conditions de mer ne seront peut-être pas non plus idéales vu l’inertie et le tangage liés à cette aile.

– Vous avez rejoint Alinghi tardivement. Comment s’est passée votre intégration?

– C’est sûr que quand tu arrives comme une météorite une fois que la table est déjà mise et qu’en plus tu n’es pas Kiwi, mais Français, il faut commencer par s’imprégner des différentes cultures. Et il n’y a pas de mode d’emploi. Tu n’as pas un coach qui te dit à qui parler et comment faire. Cela requiert une certaine ouverture d’esprit. Mai cela se passe super bien.

– Vous barrez…

– Ernesto Bertarelli, Alain Gautier et moi nous partageons le guidon. Mais ce n’est pas un secret, Ernesto a envie de barrer et a le potentiel pour le faire. C’est un bateau très fin à la barre. Un vrai produit suisse, d’inspiration locale.

– Vous étiez impressionné lors de sa mise à l’eau. L’êtes-vous toujours?

– Absolument. Même s’il est normal qu’au niveau de la taille, les yeux s’habituent et les choses paraissent moins immenses que la première fois. Mais cela reste très impressionnant. Le mât est plus grand que lors des premières navigations. C’est le premier navire sur lequel on a à la fois la sensation d’accélération et de puissance, cette impression d’être capable de foncer tête baissée. L’accélération est assez foudroyante. Comme avec un porte-avions, tu prends un grand coup et très vite, tu as l’impression de ne plus avancer parce que tu es déjà en vitesse maximale. A bord, maintenant, c’est rodé. Les manœuvres se passent bien. Quelques minutes après la sortie du port, on est au taquet et on fait des tests. On est en évolution permanente. Il y a quelques mois, on a tous découvert un outil avec ses qualités et ses défauts que l’on a essayé de gommer. Il y a un travail commun passionnant grâce à l’intelligence du bord qui mêle des expériences diverses. C’est un échange.

– Comment est-ce que les Anglo-Saxons et notamment les Néo-Zélandais, peu familiers du multicoque, se sont adaptés?

– Très bien. Dans les manœuvres, ils doivent parfois prendre des habitudes qui sont à l’opposé de ce qu’ils ont l’habitude de faire depuis vingt ans. Mais ils ont une telle expérience qu’ils apprennent vite.

– Vous qui avez une maîtrise ès multicoques, apprenez-vous encore?

– J’ai découvert de nouvelles choses avec un engin aussi démesuré. Développer un tel bébé est passionnant. On se rend compte aussi que parfois le numérique avait tort. Ce qui est plutôt rassurant. Ce qui est passionnant avec des équipes comme ça, c’est qu’ils ne s’interdisent aucune recherche fondamentale. Il y a une vraie créativité qui permet de s’aventurer dans des domaines peu explorés jusque-là. Même si en ce moment, vu que la course – on l’espère – approche, on va à l’essentiel.