Scène surréaliste, provenant en droite ligne de la série «Mission impossible»: un grand maître de qualité affronte dans un Open au sud de l'Allemagne un joueur moyen, look négligé, cheveux très longs et bandana sur la tête. Le grand maître n'a pas droit au chapitre. Le challenger, un Allemand, récite sa leçon par cœur… avant que le pot aux roses ne soit découvert: grâce à une petite oreillette, il recevait des informations d'un copain qui prenait ses sources sur le dernier logiciel à la mode, «Fritz 5», considéré comme le plus performant du circuit.

La victime du stratagème existe. Sergeï Kalinitchech (2524 points Elo) participe au Festival international de Bienne dans le tournoi open. Ce Russe établi à Berlin, et par ailleurs entraîneur du petit prodige Dimitri Bunzmann, a raconté sa mésaventure, symbole d'une évolution qui n'épargne pas le milieu noir et blanc. «Quand je m'entraînais au club, l'une de mes tâches consistait à rechercher des parties dans des bouquins, les photocopier et les étudier. Aujourd'hui, je n'ai plus qu'un ordinateur, qui ne me quitte pas», souligne l'Ukrainien Alexander Onischuk, numéro 25 mondial et l'une des stars du Festival de Bienne.

Un bond en avant

Dans la majorité des sports, les records de précocité se succèdent. Mais les Martina Hingis et autres représentants de la classe-biberon sont largement battus par leurs pairs aux échecs. Il est vrai que les données sont fondamentalement différentes. «Impossible de comparer un jeune de la fin des années 90 avec un joueur du même âge il y a cinq ans seulement», affirme régulièrement Garry Kasparov. Au Festival de Bienne, le dernier talent en vue se nomme Teimour Radjabov, un Azéri de Bakou (comme Kasparov…), actuel champion du monde des moins de 12 ans, et plus jeune maître international de la planète. Pour la plupart des grands maîtres présents à Bienne, Radjabov a atteint pour son âge un niveau unique Sa botte secrète? Son talent, mais aussi une base de données informatiques réunies dans le fameux programme «Chessbase», un répertoire qui réunit des milliers de parties, variations et commentaires. Son répertoire ne le quitte jamais et lui permet de préparer minutieusement, chaque matin, ses parties de l'après-midi.

L'informatique a permis au jeu des rois d'effectuer un formidable bond en avant. «L'évolution est positive, mais attention au revers de la médaille: il ne faut pas en faire une religion unique, sous peine de sacrifier l'essence du jeu et ses propres intuitions», estime le Néerlandais Jeroen Piket (30 ans), l'un des meilleurs grands maîtres du monde, actuel leader du tournoi biennois. «Je suis parfois effaré d'observer des jeunes qui n'analysent leur partie qu'au moyen d'un logiciel, en y jouant les premiers coups, puis en laissant la machine effectuer le reste du travail.» Sur le circuit, le logiciel «Fritz 5», développé en Allemagne, est la référence en la matière.

La suprématie de la machine sur l'homme ne sera bientôt plus à démontrer. Rien d'extraordinaire à cela. Depuis 1944 et le premier programme dévolu aux échecs, depuis 1958 et les inventions russes en la matière, depuis les améliorations américaines dans les années 1970 enfin, les ordinateurs sont devenus les partenaires de tout joueur qui se respecte. Désormais, les fonctions diverses dans pratiquement toutes les gammes permettent de dépasser le simple mano à mano d'une partie et d'arriver jusqu'à celui, assez complexe, des bases de données.

Connaître les nouveautés

Chaque maître est abonné au «Chessbase», un système qui permet de récolter environ mille parties tous les deux mois, réunies sur des CD-Rom et envoyées à tout abonné qui ne veut pas être dépassé par les événements. «C'est le seul moyen pour nous de connaître toutes les nouveautés techniques, de ne pas nous faire surprendre par une idée qui vient d'être trouvée, concède un autre grand maître en vue à Bienne, l'Israélien Boris Avrukh. Pourtant, moins de 50 parties sont susceptibles de nous faire progresser. Ce sont celles qui cadrent avec notre style ou notre répertoire d'ouvertures.»

Aussi performants soient-ils, les ordinateurs ne bouleversent pas la hiérarchie mondiale. «C'est un outil indispensable que certains grands maîtres maîtrisent mieux que d'autres, explique Jeron Piket. Mais, avec ou sans ordinateur, les Kasparov, Anand ou Kramnik restent au sommet.» Un constat moins évident pour l'ancienne génération, incarnée par le Suisse Viktor Kortchnoï et Anatoly Karpov. En juin, dans un duel de six matches où chacun pouvait s'appuyer sur «Fritz» et «Chessbase», Anand a écrasé Karpov 5-1. Bien utilisées, les machines réapprennent à tout joueur à sortir du corset de ses ouvertures fétiches, à changer un tant soit peu de style. Les échecs et leurs ambassadeurs ont tout à y gagner.