Le Temps: D’où vous vient votre passion du cheval?

Alban Poudret: De ma famille d’abord. Il y avait un colonel Poudret, mon arrière-grand-père, commandant du Dépôt des chevaux de l’armée à Berne et qui a été cavalier de niveau international et président du jury du concours de Genève pendant 40 ans. Mon père aussi est un amoureux des chevaux. Je me souviens d’un dimanche lorsque j’avais 6 ans: on venait de s’installer à Vufflens et mon père avait mis des râteaux sur les poubelles. Je les ai sautés comme si j’étais un cheval. Ensuite, de 6 à 13 ans, je n’ai pas arrêté de sauter et de faire sauter mes copains dans le jardin. Tous les mercredis et les samedis, j’organisais de petits concours hippiques. Je faisais même des prix des nations avec les villages avoisinants. C’était Morges contre Chigny et Vufflens. J’avais été à la décharge chercher des tonneaux que j’avais repeints pour faire les obstacles, tout mon argent de poche y passait.

– Avez-vous monté à cheval pour de vrai?

– Oui, je faisais aussi ces petits parcours avec ma ponette Daisy mais d’habitude, je tombais sur le troisième obstacle, je saignais du nez et ma mère courait avec de la ouate dans le jardin. Très vite, je me suis rendu compte de mes limites en tant que cavalier. Ce que j’aimais, c’était le contact avec chevaux.

– Avez-vous toujours voulu devenir journaliste?

– Oui. A 10 ans, je faisais un petit journal que je tirais à 20 exemplaires sur la photocopieuse de mon père et j’obligeais les gens de ma famille à s’abonner. Ce que j’aimais beaucoup, c’est le côté théâtral des concours, c’est-à-dire les parcours et leurs décors. Tous les terrains du concours du monde entier me faisaient rêver. A 13 ans, j’ai écrit mes premiers papiers pour Panache et à 14 ans pour le Schweizer Kavalerist, l’actuel Kavallo. Ma voie était toute tracée, ce qui fait que je travaillais mal à l’école. A 20 ans, Cheval Magazine m’a invité à Paris pour me remercier de mes articles. Xavier Librecht venait d’être nommé rédacteur en chef et avant de partir, je lui ai demandé si je pouvais devenir salarié dans son équipe. J’ai fait mes bagages, je n’aurais rien pu faire d’autre.

– Ça a été difficile d’en vivre?

– Dur ou pas dur, je voulais faire ça et il fallait aussi que je prouve à mon père qui était avocat et professeur que ce n’était pas grave si je ne faisais pas l’université. Je pense que ma passion se voyait et que, plus que le talent, ça m’a aidé. Début 82, à 25 ans, j’ai pu reprendre le Cavalier romand qui était à l’époque le Dragon romand. J’en suis aujourd’hui propriétaire et je travaille toujours pour une quinzaine de médias différents.

– N’est-ce pas difficile de rester objectif en étant si passionné?

– Passionné ne veut pas dire aveugle. Il y a aussi beaucoup de choses qui me déplaisent dans le milieu et les gens que je côtoie. La façon de monter à cheval, de préparer les chevaux… Nous sommes une revue qui raconte plutôt l’actualité heureuse mais nous savons aussi mener des combats.

Je ne veux pas être neutre et j’espère ne pas l’être. Je dois me contenir pour la télévision, mais je laisse passer ma joie et mon émotion.

– Comment a commencé votre implication dans le CSI de Genève?

– Progressivement. J’avais 6 ans la première fois que je suis allé voir ce concours. Je m’en réjouissais toute l’année. J’ai commencé à faire des photos et des articles pour le programme en 79 et à commenter les épreuves en 91. En 93, je faisais partie du comité qui est allé défendre notre candidature pour la finale de la Coupe du monde de 96. C’est depuis cette époque que je suis numéro deux du concours.

– Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans l’organisation?

– Tout, la mise en scène, le choix des épreuves, imaginer de nouvelles attractions comme le Masters ou la chasse sans selle. L’idée était aussi d’être un peu le représentant du public et de chercher ce qui pourrait lui plaire. C’est barbant de regarder deux barême A. Il faut qu’il y ait une grosse épreuve et, à côté, d’autres plus ludiques ou amusantes. Elles nous ont aussi permis de nouer des liens très forts avec certains cavaliers. Ils prennent des risques en faisant des épreuves comme le Masters ou la chasse sans selle. Ulrich Kirchhof a exécuté une reprise de dressage à l’envers, Piero d’Inzeo a refait des parcours d’obstacles à 74 ans et Markus Fuchs a joué les clowns aux côtés de Franke Sloothaak… On a l’impression sur le moment de les pousser dans leurs derniers retranchements mais, ensuite, ils sont ovationnés par le public et ça les attache au concours. Un champion olympique comme Eric Lamaze est venu avec son cheval du Canada, bien qu’à Genève on ne paie pas les cavaliers pour venir, même pas leur voyage. Et il a gagné le Grand Prix. Ce sont de belles histoires. Quand Steve, qui vient depuis tout petit, a gagné l’épreuve de la Coupe du monde alors qu’il traversait une très mauvaise passe, on avait tous la larme à l’œil. On voit aussi des tas de choses décevantes comme dans la vie.

– Quelle est l’identité du CSI de Genève?

– On essaie d’en faire une véritable fête du cheval en Suisse romande. C’est pour cela qu’on a créé le système des wild cards en 93, qu’on s’est ouverts aux poneys, aux jeunes espoirs et aux éleveurs. Nous avons bien sûr encore des progrès à faire. Nous sommes dans une salle qui nous permet d’organiser le concours idéal mais qui n’a pas sa propre sono ni son propre éclairage. C’est plus difficile qu’à Bercy ou au Hallenstadion qui sont des salles de spectacle. On tient aussi beaucoup à notre dimension pluridisciplinaire. Nous avons déjà eu deux fois la Coupe du monde de dressage, quatre fois celle d’attelage et nous rêvons de faire un jour les trois à la fois.

– Quelles nouveautés seront au programme de ces finales?

– Il y aura une véritable arène avec du public dans les coins et une piste plus octogonale. L’entrée sera différente, le chemin entre le paddock d’entraînement aussi. La chasse sans selle plaît beaucoup au public, mais nous voulons renouveler le genre. C’est pourquoi nous avons prévu cette fois un GP poneys.

– Comment se passe le concours en lui-même?

– C’est une aventure très forte, on n’en dort pas la nuit. On rit et on pleure… On fait des tas de réunions, on essaie de régler des milliers de détails. Mais il y a souvent la récompense sur le terrain. Nous avons parfois des pressions. Quand Rolf Ludi a construit le dernier Prix des champions, Eric Lamaze et Meredith Michaels-Beerbaum voulaient qu’on baisse les obstacles, de même que la FEI. J’avais une trouille bleue quand je suis parti faire mes commentaires à la télé qu’il n’y ait pas de sans-faute mais il y en a eu 5. C’est plus dur d’organiser la finale aujourd’hui qu’en 1996. Tout est plus pointu mais la crise est passée par là. Nous n’avons pas eu tous les nouveaux sponsors que nous aurions pu imaginer avec la finale. Nous avons toujours des soucis et des pressions et j’espère qu’ils vont se régler d’ici à la finale. Ce qui me plaît aussi beaucoup, c’est de travailler en équipe. Ça fait 7-8 ans qu’on travaille en tandem avec Sophie et on s’entend à merveille.

– Votre pire souvenir pour finir?

– Une panne complète d’électricité a touché tout le quartier il y a une petite dizaine d’années. On s’est retrouvés dans le noir en pleine épreuve. Heureusement, c’était vers 17 heures et il y avait encore un peu de jour qui filtrait. Mais imaginez que ça se passe pendant le Top 10 qui est transmis sur les télévisions du monde entier… Ce sont des scénarios catastrophes que nous sommes obligés d’imaginer.