Aveu

Orlando Cruz, le boxeur gay qui a fait son coming-out

Le Portoricain est le premier boxeur pro à déclarer son homosexualité. Une bonne chose, selon des experts, mais qui comporte des risques. Enquête

D’un coup, d’un seul, il est devenu plus célèbre que s’il avait décroché un titre mondial. Il y a peu, Orlando Cruz, poids plume (57 kg) portoricain de 31 ans, a publiquement confessé son homosexualité. Une première dans le milieu de la boxe professionnelle, considéré comme le plus «viril» en sport. Cruz, de surcroît, n’est pas un inconnu tombé du ciel, puisque numéro 4 de sa catégorie – 19 victoires dont 9 avant la limite, 2 nuls et 1 défaite – au classement de la WBO (World Boxing Organization), la 4e en termes de hiérarchie parmi les fédérations internationales qui régissent le noble art.

«J’ai combattu pendant plus de 24 années et je veux être en accord avec ma conscience», a clamé le jeune homme. «Je veux essayer d’être le meilleur modèle possible pour les enfants intéressés par la boxe. J’ai été et serai toujours fier d’être Portoricain, j’ai été et serai toujours fier d’être homosexuel. Je me suis préparé physiquement et mentalement à accomplir ce pas important dans ma vie et ma profession, sachant qu’il y aurait des pour et des contres, des hauts et des bas, car ce sport est tellement macho.»

Tonnerre sur la planète pugilistique. D’autant que, selon les plus récentes statistiques publiées par le site pro-gay Outsports.com, sur plus de 10 000 athlètes ayant participé aux JO de Londres, 23 se sont déclarés ouvertement homosexuels. Parmi, eux, trois hommes. Alors en boxe, vous pensez…

«Ce coming out ne me surprend pas du tout», commente cependant Mauro Martelli, le boxeur suisse le plus sacré de l’histoire – cinq Championnats d’Europe victorieux chez les poids welters (66 kg), plus deux Championnats du monde perdus à la fin des années 1980. «Il m’apparaît très positif, dans le sens où Cruz peut désormais vivre sa sexualité «en plein air». Bien sûr, à mon époque, un tel aveu était impensable. Mais je constate que les sports de combat sortent aujourd’hui de l’ombre, et je l’approuve. J’ajouterai que les sentiments amoureux n’ont rien à voir avec l’activité physique de quelqu’un. L’endurance, le courage, la dureté d’un boxeur ne sauraient l’empêcher d’aimer qui il veut. Cruz a parlé avec son cœur, pas avec ses muscles.»

«Il se sent mieux, ajoute Martelli, mais cela ne l’aidera pas dans son métier. Beaucoup d’adversaires vont le critiquer, le railler au travers de petites phrases et d’attitudes provocantes. Ils voudront le démolir sur le plan psychologique, et ça peut marcher.» Pourtant, le fait qu’Orlando Cruz a remporté, aux points en 12 reprises, son premier combat après son coming out, face au Mexicain Jorge Pazos, semble indiquer (provisoirement?) l’inverse. Succès qui, soit dit en passant, devrait lui ouvrir la porte d’un duel ceinture planétaire WBO en jeu.

Professeur de psychologie du sport à l’Université de Lausanne, Denis Hauw partage les craintes de Mauro Martelli: «Ce milieu est machiste et le risque majeur consiste à subir les moqueries de toute une communauté sportive.» «Cruz pourra être l’objet de sarcasmes», confirme Fabien Ohl, doyen de la Faculté des sciences sociales et politiques de la même alma mater. Il tempère: «Son aveu représente aussi une façon de banaliser l’homosexualité, de la rendre moins coupable et d’aider ceux qui n’oseraient pas affirmer une sexualité différente.»

Si tel avait été le cas voici un demi-siècle, on aurait sans doute évité la sinistre «affaire Griffith». Le 24 mars 1962 au Madison Square Garden de New York, Emile Griffith, poids welter natif des îles Vierges américaines, avait roué de coups son challenger cubain Benny Paret au 12e round, le plongeant dans le coma sous le regard bovin de l’arbitre Ruby Goldstein (que l’on ne reverra plus sur un ring). Dix jours après, Paret décéda. La colère sauvage de Griffith aurait été provoquée par une insulte homophobe du Cubain – «maricon», «pédé» en espagnol – en allusion à la bisexualité revendiquée de Griffith. Beaucoup plus tard, lors d’un entretien accordé au New York Times en 2005, Griffith déclarera qu’il s’était questionné sa vie entière sur sa sexualité, et qu’il avait eu des relations avec des hommes et des femmes. Mais en ce temps-là, c’était motus et bouche cousue.

Catcheur professionnel anglo-helvétique, président fondateur de la fédération nationale Swiss Power Wrestling, Adrian Johnatans se réjouit du fait que «la société tend à enfin dissocier l’individu de sa sexualité», y compris en matière de sports dits violents. Il expose que dans sa discipline, plus scénarisée en regard du pugilat, le coming out initial est venu de Chris Kanyon en 2006 – lequel se suicida en 2010, «visiblement sans rapport avec sa sexualité» –, tandis qu’Orlando Jordan assume sa bisexualité jusqu’à l’intégrer dans son avatar sur le ring.

«En fait, il s’agit de quelque chose de très ambigu dans le cercle du catch, car depuis les années 1940, il est courant de voir des combattants adopter des personnages gays ou efféminés, le précurseur ayant été Gorgeous George, premier véritable catcheur «méchant». Depuis apparaissent souvent des quasi travestis, imbus d’eux-mêmes et qui n’hésitent pas à se montrer désagréables envers le public. Ces lutteurs ne semblent pas avoir de mal à endosser le rôle d’un homosexuel. De la à assumer une sexualité dissemblable… Car il peut y avoir un gros malaise. Les catcheurs portent souvent des petites tenues moulantes et sont amenés à avoir beaucoup de contacts corporels. J’imagine donc que franchir le cap s’avère vraiment difficile!»

Le coming out constitue-t-il une démarche souhaitable pour les athlètes individuels (côté collectif, c’est différent, lire ci-dessous)? Denis Hauw: «Elle découle en tout cas d’une problématique bien connue en psychologie du sport: le processus de construction identitaire de l’athlète d’élite, qui s’inscrit dans le système de relations avec les parents, notamment via la question du genre, mais pas uniquement. En l’espèce, Cruz a précisé se sentir «libre et plus en paix». Ce qui laisse penser que cet homme connaissait des difficultés eu égard à cette question du genre, au point d’entraver sa liberté et sa sérénité. Enfin soulagé, renforcé dans sa décision par le match gagné ensuite, le sportif peut alors se consacrer non seulement à sa performance, mais aussi à son existence personnelle, en pleine conscience de ses actes.»

Parmi les sorties heureuses du placard, en dehors du tennis féminin où les exemples fourmillent – Billie Jean King, Martina Navratilova, Amélie Mauresmo – on mentionnera les patineurs artistiques Johnny Weir et Brian Orser, le plongeur Greg Louganis, ou encore l’ancienne sauteuse en hauteur suédoise Kajsa Bergqvist, qui disait fin 2011 dans le magazine QX, après son divorce d’avec son mari puis la rencontre de sa compagne Kristina: «Nous avons décidé d’en parler publiquement. Je pense qu’il sera fort agréable d’échapper aux spéculations et aux rumeurs.»

Et puis, la skieuse Anja Paerson, 31 ans, Suédoise elle aussi, fraîche retraitée du Cirque blanc, six médailles olympiques (dont une d’or) et deux titres de championne du monde en poche. En juin, l’icône scandinave déclare à la radio: «Je suis fatiguée d’être quelqu’un d’autre, de jouer un rôle. Je dois dire la vérité pour moi, pour Filippa.» Filippa, son amoureuse depuis sept ans, avec qui Anja élève aujourd’hui un petit garçon qu’elle a elle-même mis au monde.

Fabien Ohl résume: «Les coming out permettent de transformer l’homosexualité en une norme sexuelle acceptée. Une bonne chose, à mon sens. Même si la notoriété d’un ou d’une athlète confère une exposition très forte à l’affirmation de sa sexualité, elle le protège aussi partiellement. Le sportif est reconnu, célèbre, parfois riche, cela peut lui éviter d’éventuelles stigmatisations que subirait un anonyme dans certains lieux.»

«Le sportif est reconnu, célèbre, parfois riche, cela peut lui éviter d’être stigmatisé»

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