Les Jeux olympiques d’hiver de Pékin sont terminés. En marge des résultats sportifs quotidiens, les médias occidentaux ont traité toutes sortes de sujets importants: droits humains des Ouïgours, des Tibétains, des Hongkongais; affaire Peng Shuai; politique zéro-covid; liberté d’expression; enneigement artificiel. Ils en ont toutefois occulté un: l’émergence de la Chine en tant que puissance majeure des sports d’hiver.

Si le pays se classe depuis plusieurs olympiades d’été au premier ou deuxième rang du tableau des médailles, ce n’était pas du tout le cas aux Jeux d’hiver: 16e rang à Pyeonchang 2018, 12e à Sotchi 2014, 14e à Turin 2006, etc. A domicile, avec 15 médailles dont 9 en or, la Chine se classe en 2022 au troisième rang des pays participants. Juste derrière l’Allemagne et la Norvège. Mais devant, entre autres, la Suisse, l’Autriche, la France, le Canada et même les Etats-Unis, quatrième. Les Américains ont obtenu davantage de médailles (25) mais seulement 8 d’or, un chiffre qui prime pour ce classement.

PIB et dépenses nationales

De nombreux économistes comme Madeleine et Wladimir Andreff ainsi que Sandrine Poupaux ont cherché à percer les facteurs de succès de ces classements olympiques très valorisés en Chine (et ailleurs). Ils prédisent même avec succès le nombre de médailles que peut obtenir un pays aux Jeux. Leurs algorithmes sont basés sur une trentaine d’indicateurs comme la tradition sportive et culturelle, le fait d’évoluer «à domicile», la qualité de l’audience pour le sport, etc., mais ils mettent en avant deux facteurs dominants.

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Le premier est le produit intérieur brut (PIB) par habitant, qui explique près de la moitié du classement. La Chine, deuxième économie mondiale, est difficile à battre en ce domaine malgré son 1,3 milliard d’habitants qui fait baisser ce ratio. La Norvège, qui a peu d’habitants mais un gros PIB (grâce au pétrole), est d’ailleurs depuis toujours en tête du tableau des médailles. Le PIB par habitant n’est toutefois pas suffisant pour expliquer un bon classement, sinon le Liechtenstein, le Luxembourg ou Singapour figureraient en tête.

Le deuxième facteur dominant est l’importance des dépenses nationales consacrées au sport d’élite et la nature interventionniste (ou pas) du système sportif comme il pouvait l’être en Union soviétique. A cet égard, l’action publique est centrale. Il est clair que la Chine populaire, depuis son retour dans le système olympique en 1979, a fortement investi dans le sport d’élite d’été et, depuis quelques années, dans le sport d’élite d’hiver, justement en vue des Jeux de Pékin 2022.

Trente Glorieuses version Chine

Un récent article du Temps a montré l’implication de nombreux entraîneurs étrangers dans cette politique publique qui a vu, par exemple, de jeunes Chinois ayant de bonnes aptitudes physiques être sélectionnés pour faire du skeleton sans jamais en avoir vu un auparavant! Résultat à Pékin 2022: une médaille de bronze pour un parfait néophyte chinois dans cette discipline. Autre approche: la naturalisation facilitée d’athlètes d’origine chinoise comme la skieuse Eileen Gu (deux médailles d’or et une d’argent à Pékin).

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Cet investissement au niveau des athlètes s’est accompagné de constructions d’infrastructures sportives hivernales coûteuses. Une statistique publiée peu avant les Jeux de 2022 indique qu’il y aurait, en Chine, 803 stations de ski et 654 patinoires. Il n’y en avait quasiment pas il y a vingt ans. Ces investissements – semblables à ceux faits en Europe durant les Trente Glorieuses – vont créer un marché intérieur important (on parle de plus de 300 millions de skieurs) et donc une industrie puissante. Il est probable que dans quelques années, des chaussures et des skis fabriqués en Chine seront largement vendus en Europe.

Nous ne connaîtrons jamais le montant global des dépenses engagées pour développer les sports d’hiver en Chine. Mais au-delà des controverses géopolitiques rencontrées par Pékin 2022 et des dégâts réputationnels afférents, l’économie chinoise a manifestement un nouvel atout dans son jeu.