Toulon, Toulouse et Clermont en rêvaient, Oyonnax l’a fait. Le premier juillet 2015, Piri Weepu, l’ancien demi de mêlée de la sélection néo-zélandaise, posera ses valises dans le Haut-Bugey. Sacré pied de nez de la part de ce buteur encore jeune (32 ans) pressenti chez les cadors du rugby français. Certes il n’est plus tout à fait le joueur qui mena le haka en finale de la coupe du monde en 2011 à Auckland (victoire 9 à 8 des All Blacks face à la France). Un petit accident vasculaire en 2013 a mis fin à sa carrière internationale, mais sa saison 2014-2015 aux London Welsh (Angleterre) est jugée honorable. Au point que le Top 14 français, le championnat européen le plus relevé, lui fait les yeux doux.

Piri Weepu a finalement signé chez les Oyomen, comme l’on nomme les joueurs d’Oyonnax. «On dit que son agent l’a mal renseigné, il pense arriver dans une station thermale près de la Suisse mais ici on a que des stations d’essence», rigole un supporter rencontré samedi dernier en ville. Humour et autodérision, deux spécialités locales avec la Traque (mélange de fromages forts) que l’on se doit d’avaler avec un petit blanc régional deux heures avant d’aller au stade. Ce jour-là, l’USO (Union sportive oyonaxienne) joue contre Brive.

Une victoire et c’est le maintien assuré. Mieux, une place dans les six premiers, synonyme de phase finale, peut être accrochée. Au Cassis Bar, rue Anatole-France, on y croit. Les Oyomen ont déjà battu des «gros» comme Toulouse ou le Métro-Racing 92 (Paris). Demandez donc aux spécialistes du Cassis Bar pourquoi dans une ville de l’Ain (23 000 habitants), adossée au Jura, où la pêche à la ligne est plus populaire que la corrida ou la chistera, demandez-leur pourquoi on y joue au rugby et plutôt très bien? «L’industrie», répondent, unanimes, les supporters. «On était la capitale de la plasturgie, les patrons étaient les parrains du club, la semaine à l’usine, le dimanche au stade. Le rugby, ça demande de la discipline, de la force et de la solidarité comme dans les ateliers», précise un rouge et noir (couleurs du club).

Mais la Plastics Vallée n’est plus ce qu’elle était, (20% de chômage à Oyonnax), même si quelque 660 entreprises sont encore actives dans le bassin et que les start-up ont flairé un nouveau créneau: le luxe. Mais ça ne fait pas vivre tout le monde et Oyonnax possède son lot de frontaliers qui le matin roulent jusqu’à Bellegarde, montent dans un train et descendent à Cornavin.

Le rugby a survécu à la crise, plutôt bien: l’USO accède en 2013 à l’élite, le fameux Top 14, et règlement oblige, adopte le statut professionnel. «Vous donnez l’impression de découvrir le rugby dans la région mais on y joue depuis 1880», réagit Thierry Emin, le président du club. Qui enchaîne: «Et dire que ce sport serait celui du sud est faux, Le Havre, qui fait face à l’Angleterre, la vraie terre du ballon ovale, est le plus vieux club de France.» Patron d’une société (fabrication d’emballage et recyclage de papier et cartons), Thierry Emin explique la santé de l’USO «par des fondations solides, une gestion saine, une volonté de ne pas brûler les étapes, la fidélité de 350 partenaires locaux, de beaucoup d’actionnaires, des sponsors et des Oyonnaxiens». Douze mille spectateurs à Charles-Mathon (le nom du stade) à chaque match, 6000 abonnés.

L’argent a permis d’aller chercher des joueurs (France, Fidji, Afrique du Sud, Samoa, Tonga, Angleterre, République Tchèque…) qui sont payés dans les 15 000 à 20 000 euros mensuels. Rien à voir avec le football.

Rien à voir non plus, le climat entre supporters. Retour aux environs de la rue Anatole-France, à la brasserie L’Imprévu, siège de l’Amicale des Supporters (367 adhérents). On rencontre Rosine Deymat, supportrice de… Brive, venue en voiture de sa Corrèze avec Roger, un ornithologue anglais expatrié dans le sud de la France. Deux bus ont fait aussi le déplacement. Au risque de passer «pour une traîtresse», Rosine va passer son week-end avec les Oyonnaxiens. «On se connaît depuis deux ans, explique-t-elle. On les a croisés dans les rues de Brive, ils cherchaient un restaurant, alors on a fait les guides. Depuis, on se téléphone, on s’envoie des mails. Ils nous reçoivent aujourd’hui et on va visiter la ville et voir les trois lacs du coin.» Dans les bus brivistes stationnés près du stade, le rhum coule à flot, le pain est tartiné de grillon de porc (un pâté local).

Pas de CRS et la police municipale a pour seul souci de régler la circulation aux abords de la coquette enceinte. «Le rugby, c’est le respect et une leçon de la vie. Un joueur ne critique jamais une décision de l’arbitre. C’est un exemple à suivre pour toute la société», commente Denis Lestrat, qui anime l’Amicale des Supporters. Tribune Ponceur, la Bandas (cuivres et grosses caisses) porte le quinze local. L’affaire est vite pliée (24 à 3 pour l’USO) grâce entre autre à l’Ivoirien Silvère Tian, auteur de deux essais. Denis Lestrat a savouré mais tempère. L’USO va perdre l’an prochain son mythique entraîneur Christophe Urios, arrivé en 2008, qui a fait monter les Oyomen dans l’élite.

Le natif de Montpellier, au phrasé rocailleux, titulaire d’un BTS d’œnologie, va rejoindre Castres, le club où il a jadis évolué au poste de talonneur. Une grosse perte pour l’USO. «Christophe, c’est un type simple, un vrai éducateur, un homme du sud dont l’esprit collait à notre région rugueuse, travailleuse, laborieuse» résume Thierry Emin. Pour le président, la réussite de Christophe Urios tient avant tout dans son investissement dans l’école de rugby bugeysienne. Un seul enfant du pays, Marc Clerc, joue dans l’équipe première.

Ils pourraient dans les années à venir être plus nombreux. «Quatre jeunes issus de notre centre de formation ont été sélectionnés dans l’équipe de France des 17 ans», se félicite Thierry Emin. Autre souci: la difficulté à attirer au stade et sur les terrains cette frange importante de Français issus de l’immigration (30% de la population à Oyonnax). «Pour eux, il n’y a que le foot, et peu importe qu’ici il ne se pratique qu’à l’échelle régionale. C’est dommage, parce que ces gosses qui sont doués pour taper dans un ballon rond le sont aussi sans doute pour lancer l’ovale», pense Denis Lestrat.

Le développement du rugby dans le bassin passe également par des échanges avec d’autres villes. Le RC Strasbourg rend souvent visite à l’USO pour s’inspirer de sa réussite. Thierry Emin s’est rendu à Genève afin d’attirer de nouveaux partenaires nantis et ambitieux. L’idée a couru d’organiser des matches au stade de la Praille (les Isérois de Bourgoin-Jallieu ont joué des rencontres de Coupe d’Europe à Genève) mais les abonnés de Charles-Mathon ont hurlé. «C’est perdre son âme, perdre des matches et perdre de l’argent. La Suisse, c’est cher», ont opposé les supporters. Les Genevois férus de ballon ovale, en revanche, visitent le Haut-Bugey. Denis Lestrat se souvient de «quatre gros bébés suisses, des physiques de pilier» qui ont assisté à un match mais ont passé plus de temps au bar Le Cassis.

Dans la «Plastic vallée» le chômage atteint les 20%. Mais le rugby a plutôt bien survécu à la crise

Les Genevois férus de ballon ovale sont nombreux à visiter le Haut-Bugey. Et le bar Le Cassis