Dans les bureaux d'Athletissima, dans la campagne vaudoise de Polliez-Pittet, le téléphone sonne toutes les trois minutes. Deux secrétaires répondent aux appels, prennent les réservations, règlent les derniers détails. Jacky Delapierre, lui, ne décolle pas l'oreille de son portable. Des appels d'autres membres de l'organisation, de journalistes, de managers d'athlètes… Le patron du meeting lausannois n'en garde pas moins son calme: «Vendredi, toutes les stars que je voulais seront là. Depuis trois semaines, mon programme est quasiment bouclé.»

Un plateau somptueux

Sur le 100 mètres masculin, tous les meilleurs sprinters du monde seront donc réunis au stade de la Pontaise: le nouveau recordman du monde Maurice Greene, Ato Boldon, Frankie Fredericks, Bruny Surin. Le double champion olympique Michael Johnson essaiera d'affoler le chrono sur 400 mètres; la reine du sprint Marion Jones disputera le 100 mètres; Colin Jackson et Allen Johnson, le 100 mètres haies; Lars Riedel, le lancer du disque; Jonathan Edwards, le triple saut; Jean Galfione, le saut à la perche; Paul Tergat, Daniel Komen et Salah Hissou, le 3000 mètres. Un plateau somptueux, composé de douze champions olympiques et de quinze champions du monde, que Jacky Delapierre justifie en partie par la date de son meeting. «En ayant repris notre place en tout début de saison, après avoir déplacé le meeting en août l'année passée à cause de la Coupe du monde de football, je savais que les meilleurs seraient là. Ils ont besoin de compétitions, notamment avant les Mondiaux de Séville (n.d.l.r.: du 22 au 29 août prochains).»

Mais la seule date d'un meeting – qui se négocie avec la Fédération internationale d'athlétisme – ne suffit pas à attirer les caïds de l'athlétisme. Encore faut-il discuter avec les managers des athlètes, s'accorder sur les primes d'engagement, équilibrer les disciplines. Pas question, en effet, de débourser 110 000 dollars pour une vedette (Marion Jones) et de tout miser sur elle au risque d'affaiblir les autres courses, comme l'ont fait cette année les organisateurs du meeting d'Helsinki. A sa vingt-quatrième édition d'Athletissima, Jacky Delapierre (47 ans) maîtrise parfaitement le procédé. Cette année, le meeting de Saint-Denis se disputant le lendemain du sien, l'agent d'assurances savait qu'il fallait s'assurer au plus tôt la présence des vedettes. Il s'est donc déplacé au meeting de Doha (Qatar) à la mi-mai, puis à New York. Là, surprise! «J'étais le seul organisateur de meeting sur place. J'ai pu discuter tranquillement avec les athlètes et leurs représentants. Et j'ai posé de nombreux jalons.»

Le reste – les négociations, les primes d'engagement, les opérations de publicité ponctuelles qui permettent à l'organisateur de «revendre» un athlète engagé à une entreprise – est avant tout affaire de relations personnelles. «Depuis le temps qu'il est dans le circuit, tout le monde connaît Jacky Delapierre», assure un manager. Pour entretenir les liens avec les athlètes et leurs agents, le patron d'Athletissima parcourt donc les meetings pendant toute l'année, ou y envoie l'un de ses collaborateurs. Son fils, Olivier, a notamment assisté au championnat des Etats-Unis, le week-end dernier. Sur son bureau, Jacky Delapierre a un dossier par manager, dans lequel il répertorie toutes les discussions, pour ne pas être pris en défaut au moment des tractations. Cette année, par exemple, le manager de Greene et Boldon avait des exigences initiales trop élevées pour que Lausanne les accueille tous deux. Jacky Delapierre lui a fait une contre-offre couplée plus basse que l'offre de l'année dernière. «Je lui ai expliqué que j'étais défavorisé par le cours actuel du dollar (n.d.l.r.: monnaie de paiement obligée), plus fort qu'en 1998. Finalement, on s'est rencontré à New York et on a coupé la poire en deux.»

Réputé dur à la négociation

Pour arriver à quelle somme finale? Mystère! Comme pour les stars de la musique, la plupart des contrats contiennent une clause de confidentialité. Mais Jacky Delapierre veut bien donner quelques chiffres. Son budget, cette année, s'élève à un peu plus de 1,6 million de dollars (2,5 millions de francs suisses), soit grosso modo la même somme que l'année passée. 900 000 dollars (environ 1,4 million de francs) reviendront aux athlètes sous forme de primes d'engagement, de primes au résultat (pour les huit premiers de chaque discipline) et de frais de voyage. Une première place rapportera 10 000 dollars dans une épreuve A (100 m, 1500 m, 5000 m, 110 m haies, perche et triple saut chez les hommes, 100 m chez les femmes); 5000 dollars dans une épreuve B (400 m, 800 m, 400 m haies et disque chez les hommes, toutes les autres compétitions chez les femmes). Si un athlète bat un record du monde, il touchera 25 000 dollars non inclus dans les 900 000. Un record du stade reviendra à 2000 dollars.

Des exemples concrets? Le 100 mètres masculin coûtera au total 130 000 dollars pour les 18 athlètes; le 100 mètres féminin, 94 000 dollars pour les huit sprinteuses (y compris Marion Jones). Dans ce calcul, il faut tenir compte du fait que certains athlètes ne touchent pas de primes d'engagement, et que le contrat de certaines stars ne prévoit pas de primes au résultat. «Qu'on ne vienne donc pas me dire que je paie 200 000 dollars pour un seul athlète, prévient Delapierre. Pour vous donner un ordre d'idées, le trio Greene-Boldon-Fredericks sur 100 m me coûte moins cher que Carl Lewis seul il y a quelques années. Sur 3000 m, idem: je paie moins pour Tergat, Komen et Hissou que ce que j'aurais dû payer pour El Guerrouj seul.»

Pour mettre en perspective ces comparaisons, il faut préciser que Carl Lewis avait la réputation de ne pas entrer en matière à moins de 150 000 dollars la course. Jacky Delapierre, lui, assure n'avoir jamais déboursé une telle somme. Tout comme il jure n'avoir payé aucune «rallonge» à Maurice Greene après son record du monde. «Je suis réputé dur à la négociation. Et j'ai un gros atout: aujourd'hui, pour bon nombre d'athlètes, ne pas pouvoir participer à Athletissima est un vrai camouflet…»