Sur le parking du centre d’entraînement du Deportivo La Corogne trône une tête de camion dont l’aérodynamique tranche avec les bolides à la mode en ce début des années 2000. Hormis son rouge éclatant choisi en clin d’œil à Ferrari, l’engin de Walter Pandiani n’a pas grand-chose à voir avec les standards pilotés par ses camarades de jeu. La marque Iveco lui a offert ce camion entièrement reconditionné après avoir découvert son histoire dans la presse locale.

«C’était mon rêve d’avoir un camion, raconte encore aujourd’hui l’ancien attaquant uruguayen dans un centre commercial de Badalona, au nord de Barcelone, près de là où il vit désormais. Mon père était directeur des services techniques de la ville de Montevideo et dirigeait une équipe d’une vingtaine de chauffeurs. Lorsque j’avais 11 ans, il m’a appris à ranger les camions dans le hangar. Il y avait une manœuvre compliquée à réaliser pour y pénétrer et il ne voulait plus que les employés le fassent car ils en avaient déjà rayé plusieurs. J’ai commencé comme ça, puis il m’a demandé d’effectuer de petits trajets pour aller chercher du matériel. Son idée était que je reprenne le flambeau une fois majeur.»

Mais après des débuts réussis sous les couleurs du modeste club de Basañez, la vie du jeune Walter Pandiani s’emballe: son paternel décède et lui-même devient père quelques mois plus tard, à 17 ans seulement, avant d’être repéré par Peñarol, l’un des deux géants du football uruguayen avec Nacional. Deux saisons brillantes lui valent d’être engagé par le Deportivo La Corogne, où il continue de claquer des buts, réalisant notamment un triplé resté dans toutes les mémoires face au Paris Saint-Germain (4-3), lors de la seconde phase de poules de la Ligue des champions 2000-2001, alors que les joueurs de Luis Fernandez menaient 3 à 0 à la 55e minute. «J’ai inscrit les trois de la tête», souligne le buteur désormais âgé de 43 ans, passé par Birmingham City, l’Espanyol Barcelone ou Majorque.

En camion à l’entraînement

A cette époque, Walter Pandiani se rend tous les jours à l’entraînement avec son camion flanqué sur les côtés d’un drapeau de l’Uruguay, d’un autre du «Depor» et du numéro 7 qu’il porte alors au sein de l’équipe galicienne, sans oublier ce fusil (son surnom étant El Rifle) tirant une balle… de football qui s’affiche au-dessus du pare-brise. Il devient rapidement la coqueluche des camionneurs locaux, qui l’invitent à participer à leurs rassemblements et pour qui il se prend d’affection. «Les routiers font un travail très rude, ils passent beaucoup de temps sur les routes, loin de leur famille. Ils doivent affronter des conditions climatiques parfois difficiles, sachant que le moindre battement de cils peut provoquer un grave accident, énumère l’attaquant qui a achevé sa carrière au Lausanne-Sport (2015-2016) à 40 ans, sur un titre de champion en Challenge League. Je me suis toujours identifié à eux, à leur humilité et à leur sens du sacrifice.»

Ces dernières années, Pandiani n’a jamais perdu le contact avec les amoureux de camions croisés au fil de ses années de joueur, même s’il s’est séparé du sien en 2017. Sollicité par deux avocats espagnols, Albert Poch et Andoni de la Llosa, l’ancien avant-centre du Depor (2000-2002 et 2003-2005), auteur de 138 buts en 463 matchs chez les pros, n’a donc pas hésité lorsque ces derniers lui ont proposé de mener la campagne de sensibilisation destinée à défendre les camionneurs affectés par l’augmentation illégale des prix des camions accordée par les principaux fabricants d’Europe entre 1997 et 2011.

10 à 15% de surcoût

En juillet 2016, la Commission européenne a en effet imposé une sanction de 2,930 milliards d’euros au «cartel des camions», composé de DAF, Daimler/Mercedes, Iveco, MAN, Volvo/Renault. Ces cinq compagnies ont enfreint le droit de la concurrence en établissant un accord secret et illégal portant préjudice aux consommateurs. Entre 1997 et (au moins) 2011, elles se seraient ainsi entendues pour fixer les prix de leurs plus de 6 tonnes, mais aussi pour retarder l’introduction sur le marché de nouvelles technologies destinées à améliorer les émissions de gaz à effet de serre de leurs véhicules, ou encore pour imputer les coûts afférents à ces technologies directement à leurs clients. Les cinq fabricants ont reconnu leur implication dans le cartel et ont assumé leur responsabilité devant la Commission européenne, ce qui leur a permis de bénéficier de réductions d’amende.

«Plus de neuf camions sur dix vendus en Europe entre 1997 et 2011 ont été surcotés, signale Albert Poch, qui défend les camionneurs affectés par le cartel avec son partenaire Andoni de la Llosa. Tous ceux qui ont acheté un camion durant cette période peuvent donc réclamer une indemnisation de ce surcoût, qui a pu atteindre entre 10 et 15% du prix total du camion.» Rien qu’en Espagne, plus de 155 000 camions neufs ont été vendus ces années-là, mais peu d’acheteurs connaissent leurs droits. «En particulier, les transporteurs autonomes», précise Albert Poch. Spécialisé en droit de la concurrence, le cabinet Redi a donc lancé en ce début d’année une campagne de sensibilisation intitulée «El cártel no es un juego» («Le cartel n’est pas un jeu»), dont Walter Pandiani est la figure de proue.

«Se souvenir d’où l’on vient»

«On s’est demandé qui pourrait nous aider à faire connaître notre initiative et Walter nous est tout de suite apparu comme une évidence, relate l’avocat. En Espagne, en plus d’être très connu pour ses qualités de goleador, beaucoup de gens se souviennent de lui et de son camion rouge. On l’a contacté et il s’est aussitôt montré emballé.» «Ce serait formidable si tous les gens lésés par ces compagnies pouvaient récupérer leur argent, s’enthousiasme le finaliste et meilleur buteur de la Coupe de l’UEFA 2007 avec l’Espanyol (11 buts). Avec Albert et Andoni, on est heureux de pouvoir apporter notre pierre à l’édifice.»

Walter Pandiani a toujours veillé à rester connecté à la société qui l’entoure. Joueur, il lui arrivait parfois de s’emporter contre des coéquipiers réticents à l’idée de s’arrêter pour signer des autographes à la sortie de l’entraînement. «Les footballeurs ont parfois tendance à oublier qu’ils ne seraient rien sans les gens, martèle celui qui a glané trois Coupes du roi au cours d’une carrière professionnelle qui s’est étendue sur vingt-trois ans. Il faut se souvenir d’où l’on vient et ce genre de geste ne coûte rien.» Il pourrait en tout cas rapporter un peu de ce qu’ils ont perdu aux victimes du cartel des camions.