Revue de presse

Panini pas comme Capri: c’est pas fini

Les vignettes footballistiques sont de retour. Ah, leur odeur d’enfance, leur pouvoir de transfert identitaire! Les Suisses sont chouchoutés par l’entreprise de Modène. Car ils en sont fous, malgré le prix

Les vignettes footballistiques sont de retour. Ah, leur odeur d’enfance, leur pouvoir de transfert identitaire! Les Suisses sont chouchoutés par l’entreprise de Modène. Car ils en sont fous, malgré le prix.

Numéro un! We are the champions! De quoi? «Les Suisses sont les champions du monde des collectionneurs des images fabriquées par l’entreprise italienne Panini. Il y a quatre ans, lors de la Coupe du monde en Allemagne, 60 millions de sachets avaient été vendus, ce qui représente environ huit sachets par habitant», calcule Romandie News. En comparaison, l’Allemagne, le plus grand marché avec 170 millions de sachets écoulés, n’atteint qu’une piteuse moyenne de deux unités par tête. Pour répondre à l’avidité des Helvètes, l’entreprise sise à Modène a donc concocté un album spécial qui comprend 20 images supplémentaires, consacrées aux futurs héros à la croix blanche. «Au total, près de deux millions d’albums – un record – ont été livrés en Suisse pour le Mondial en Afrique du Sud» depuis la capitale du vinaigre balsamique.

Mais pourquoi cette déferlante? 24 Heures parle d’un grave phénomène de «collectionnite». D’un vrai défi, consistant à remplir complètement son album «Special Swiss Edition». Résumons. Le client – pardon, le fan! – «doit rassembler 657 images». Il lui en coûtera donc «135 francs au minimum, pour autant qu’il n’achète pas de vignettes à double», ce qui relèverait d’un exploit aussi spectaculaire que la Nati en… demi-finale, disons. Ezio Bassi, le responsable du marché suisse, a une explication qui vaut ce qui vaut sur cet engouement helvétique, qu’il confie au quotidien vaudois: «La taille du pays. Les distances sont courtes et il est facile de communiquer, donc d’échanger des images.»

Le comble, c’est qu’il faut tout de même constater un scandale, judicieusement dénoncé par L’Express/L’Impartial: «Le footballeur neuchâtelois Steve von Bergen n’est pas au nombre des joueurs de l’équipe de Suisse» à coller dans l’album! «Le sociétaire du Herta Berlin, qui figure dans les bons papiers du sélectionneur Ottmar Hitzfeld, devrait pourtant être retenu pour la Coupe du monde en Afrique du Sud.»

Mais il faut aussi – c’est plus important – rétablir la vérité sur le nombre de vignettes à acheter pour remplir son album. Ce que Le blog-notes mathématique du coyote , généreux, se charge illico de faire pour vous. La réponse se trouve, paraît-il, dans un livre du cosmologiste et physicien John Barrow, 100 Choses fondamentales dont vous ignoriez que vous les ignoriez, au chapitre 12. Réponse tant attendue: «Il faudra à peu près N x [0.58 + ln (N)] cartes. L’album de la Coupe du monde 2010 en compte plus de 600. Vous devrez donc en acheter environ 4200! Cela vous coûtera environ 840 fr.» Tout le monde suit? «Diable! Mais si je trouve A personnes pour en échanger, combien de vignettes faudra-t-il acheter en tout (donc pour A + 1 personnes)? La réponse est N x [ln (N) + Aln (ln (N)) + 0.58]. Si vous trouvez 5 amis pour échanger, il faudra donc acheter 9750 cartes, c’est-à-dire 1625 par personne, donc 325 fr chacun.» Amen. Y a-t-il une question?

Car il en pleut, de ces «questions habituelles» qui nous ramènent – suave madeleine de Proust – à l’odeur «si particulière» de cette vedette de la «saga» du ballon rond. «Panini nous renvoie à l’adolescence», se souvient, la larme à l’œil, la Tribune de Genève: «A l’époque où, avant d’ouvrir notre album, on avait encore le temps de se prendre pour Baggio, Chapuisat ou Romario.» Et «la firme italienne s’en frotte les mains, elle qui se prépare à réaliser des chiffres tonitruants cette année encore» avec ce que Le Nouvelliste qualifie de «pandémie». Le quotidien du pays de Constantin zoome sur «un phénomène qui touche petits et grands» et entretient la relation intergénérationnelle, selon un aficionado: «Les premières éditions, c’est nos papas qui les ont faites avant de nous les remettre. Depuis, on n’a presque plus rien raté.»

Un doute, cependant. L’affaire ne serait-elle pas purement commerciale? Vil sentiment… En tous les cas, elle n’alertera pas la Comco, puisque, fine mouche, 20 Minutes vient de fournir quelques bons plans dans l’infernale course aux autocollants. C’est tout simple: il faut acheter en gros chez les marchands… en gros, un en particulier que les règles déontologiques nous interdisent de nommer ici: 69 fr. 50 le carton de 100 pochettes (500 autocollants). Cela représente un rabais de 30% par rapport au «prix recommandé» pratiqué en kiosques.

Mais «ce n’est pas un produit d’appel pour attirer des clients», as­sure Roland Broye, responsable des ventes dudit magasin. «Nous avons commencé à vendre des vignettes lors de l’Euro 2008», dit-il la fleur au fusil. «Il s’agit d’un complément temporaire à notre offre, comme peuvent l’être les airelles dans le rayon fruits.» Visiblement content de cette logique comparaison cynégétique, il assure appliquer une «politique de prix de gros basée sur une marge restreinte». Ce, alors que «le prix de vente conseillé par Naville SA, fournisseur de 1400 dépositaires en Suisse romande, est d’un franc la pochette de cinq autocollants et de 2 fr. 90 l’album». Album d’ailleurs fourni gratuitement avec Le Matin la semaine dernière, dimanche compris: il faudrait être fou pour l’avoir payé!

Toujours selon les sources du quotidien gratuit, Naville propose aux kiosquiers la boîte de 100 pochettes pour 66,90 fr. l’unité ou pour 59,90 fr. par lot de 12 boîtes. Ce qui leur permet de dégager une marge de 40%! Mais «certains clients n’hésitent pas à marchander le prix d’une boîte de 100, prétextant qu’ils l’ont vue moins chère ailleurs», observe une vendeuse à Lausanne. Quel souk.

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