Qui, selon les bookmakers, va remporter cet Open d’Australie 2010? Si vous misez sur Roger Federer (3,5 contre 1), Rafael Nadal (5/1), Andy Murray ou Juan Martin Del Potro (6/1), vous gagnerez peut-être, mais pas beaucoup d’argent. Idem chez les dames avec Serena Williams (3,75/1), Justine Henin (4,25/1, cote historique pour cette dernière, non classée à la WTA), ou sa compatriote belge Kim Clijsters... Oups! La voici prématurément sortie du «happy slam». Dans les deux camps, le bon coup, raisonnablement osé, serait australien: Lleyton Hewitt (67/1), Samantha Stosur (41/1).

Mais il s’agit de gentils paris officiels. Depuis «l’affaire» Davydenko-Arguello au tournoi polonais de Sopot 2007, le monde entier sait que, si le blanc reste la couleur fétiche du tennis, les paris sur les matches, eux, sont plutôt gris foncé.

Soucieux de sa réputation, l’Open d’Australie s’enorgueillit d’être rapidement devenu le Grand Chelem le plus sévère au niveau de la politique mise en place contre les matches truqués. «Nous avons conclu un accord de partage d’informations avec la douzaine de sociétés de paris en ligne qui officient dans le pays», nous explique Aly de Souza, chargée des relations médias. «Si une quelconque anomalie apparaît, elles sont tenues de nous le rapporter et de bloquer les mises sans délai. De surcroît, elles paient une dîme, sur l’ensemble des montants joués, en faveur de Tennis Australia, la fédération nationale.» Mademoiselle De Souza poursuit: «Le parlement a même voté une loi qui interdit aux compagnies d’être présentes sur le site de l’Open. Au plan international, puisque Internet ne connaît aucune frontière, nous sommes épaulés par la Tennis Integrity Unit (TIU), dirigée par Jeff Rees et Ben Gunn, deux anciens limiers de Scotland Yard.»

Bien, mais alors, que fait cette pub Betfair sur la page de garde de l’Open immaculé? «Betfair émarge à nos sponsors. Elle a le droit de présenter son logo sur notre site. Cependant, on ne peut en aucun cas parier depuis cette fenêtre», précise Aly de Souza.

Craig Tiley, le big boss du tournoi, se veut encore plus convaincant, lui qui a répondu par écrit à nos questions. «Après consultation avec des spécialistes, j’ai décidé de bloquer l’accès aux sites de jeu dans l’ensemble des lieux de Melbourne Park fréquentés par les compétiteurs et leur entourage, telles que les loges, vestiaires, restaurants et le Champion’s Bar. Le problème», reconnaît-il, «c’est la manière dont fonctionne le Net: sitôt que vous fermez un site apparaît un autre «pop up»...»

Portables bannis

«Reste que j’ai également banni les ordinateurs portables des stades, afin d’empêcher les gens de parier en direct en examinant de visu ce qui se produit sur le court. Une mesure similaire concernant les téléphones cellulaires a été examinée mais rejetée. Subsiste encore l’équation des vestiaires entièrement ouverts. Si une blessure survient à l’échauffement, vingt personnes le savent immédiatement et peuvent diffuser l’information au profit des parieurs.»

On demande à Aly de Souza si une telle politique, mise en place dès 2008 puis affinée chaque année, a porté ses fruits. Autrement dit, si un joueur mal intentionné s’est fait pincer la main dans le sac: «Jusqu’ici, non. Pour les chiffres globaux, il faut vous référer à la TIU.» Comment donc savoir si tout ce micmac sécuritaire est efficace? «Nous bénéficions des meilleurs experts au monde en la matière, ce qui me fait penser qu’à Melbourne Park, le sport est bien protégé de ces dérives pécuniaires.»

Voir... Un parieur impénitent – qui tient évidemment à conserver l’anonymat – nous affirme: «Toutes ces mesures ne servent pas à grand-chose. Laptop interdit ou non, tu peux toujours parier avec ton téléphone depuis le stade. Surtout, il faut savoir qu’en tennis, les matches arrangés ne le sont pas souvent à l’avance, comme en football. Ici, on a affaire à de vrais délits d’initiés. Prenez la partie entre Mikaël Llodra et Harel Levy à Brisbane, quelques jours avant l’Open d’Australie. Le Français était donné vainqueur à 4 contre 1. Soudain, il a eu le dos bloqué. L’info a circulé via son staff, et les parieurs ont empoché un pactole en transférant leurs mises sur l’Israélien, qui a bien sûr gagné. Ça, c’est impossible à endiguer.»

Intarissable, l’homme continue son explication: «Il arrive aussi qu’un lucky loser – un type qui ne s’est juste pas qualifié pour le tableau final d’un tournoi majeur – attende qu’un titulaire se blesse à l’entraînement. Le lucky loser lui propose de déclarer forfait, moyennant le fait qu’il lui verse le prize money pour un premier tour perdu. Le blessé accepte, encaisse l’argent sans jouer, tandis que le lucky loser se rembourse quoiqu’il arrive, ou gagne du fric s’il crée la surprise.»

L’enfer, on ne l’ignore plus, est pavé de bonnes intentions.