Ils étaient tous réunis, mercredi, au siège de l’UEFA à Nyon. Extra bleu ciel sur les rives du Léman, tendance orageuse dans les hautes sphères. L’instance faîtière du football européen a «invité» les représentants des neuf fédérations (Suisse, Turquie, Bosnie, Allemagne, Belgique, Croatie, Hongrie, Slovénie et Autriche) directement concernées par l’affaire des 200 matches truqués. Primo, dans un but d’information sur l’enquête en cours; secundo, pour éviter la tempête, le chaos total. «Quand on connaît le score d’un match à l’avance, ça enlève pas mal de sel. Si on laisse les choses aller comme ça, ce sera la mort du foot», va même jusqu’à redouter Nicolas Giannakopoulos, président de l’Observatoire du crime organisé à Genève.

Deux cents rencontres de football trafiquées, autant de personnes dans le collimateur de la police allemande. Devant la lourdeur d’un bilan que l’on devine très ­provisoire, les experts prennent des airs graves et font état d’un «raz de marée». Puis ils préviennent les âmes sensibles: «Il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg.» Sous le couvert de l’anonymat, ils dénoncent: «Il y a une réflexion profonde à mener, explique un ancien cadre de l’UEFA. Ce qui se passe sur le terrain, c’est une chose. Mais il y a beaucoup d’autres problèmes en amont, dont je ne peux pas vous parler. Ecoutez, il faudrait voir qui fait des réunions contre la corruption, comme celle organisée par la FIFA le 2 décembre prochain en Afrique du Sud. C’est fou! Parmi les 24 participants, il y aura des gens comme Jack Warner [vice-président de la fédération internationale, un temps accusé de corruption à la tête de la fédération de Trinité-et-Tobago]. C’est invraisemblable, à mourir de rire.»

Hier à Nyon, les dirigeants du foot européen n’ont pas rigolé. Ils ont parlé de cette gangrène qui, via les organes de paris sportifs sur Internet, ronge à peu près toute la planète ballon. Qu’en est-il ressorti? Plein de bonnes volontés (lire ci-contre). Le football, qui a déjà souvent démontré à quel point ses reins étaient solides, va une nouvelle fois faire front, encaisser la secousse quitte à ne pas tout dévoiler. «C’est une situation à double tranchant», observe Nicolas Giannakopoulos. «D’un côté, les instances comme l’UEFA et la FIFA doivent proposer des solutions; de l’autre, elles ne peuvent pas s’attaquer au problème sans toucher à leur business.» Un peu comme si le ver était dans le fruit. Y a-t-il moyen de l’en extraire? Pas sûr.

«Je vous l’avais bien dit»

Amoureux du jeu football, ­Declan Hill a consacré cinq ans de sa vie à décortiquer une seule question: comment truquer un match de foot? Ce sera le titre de son livre, dont la version française n’a pas fait grand bruit en sep­tembre 2008 *. Aujourd’hui, l’enquête du journaliste canadien offre une effrayante caisse de résonance aux soupçons qui pèsent sur la planète football. «Je vous l’avais bien dit», réagit l’auteur sur son blog (www.howtofixasoccergame.com).

Rêves d’enfance et genoux brisés

Que nous dit Declan Hill? D’abord, que la triche est un concept vieux comme le jeu; ensuite, et c’est intimement lié, que les hauts responsables ne font pas tout ce qui est en leur pouvoir pour que cela s’arrête. Comme un gamin dont on a piétiné les rêves d’enfance, le limier prend son lecteur par la main pour l’emmener dans l’Angleterre des années 1960, où des joueurs prestigieux vendaient des matches afin de compenser leurs très maigres salaires. Il lui fait visiter des tripots dans toute l’Asie, où se consument les principaux foyers de paris légaux ou clandestins. Il raconte le destin de la Ligue professionnelle de Singapour et de Malaisie, créée en 1989 pour faire vivre ce business et tuée quelques années plus tard par une corruption galopante. Il raconte comment des genoux sont brisés par des barres de fer quand les joueurs refusent de collaborer avec les milieux du crime organisé. Il brandit les nombreux cadavres enfouis du sport russe, les dérives nord-américaines et, un peu partout, des mafias qui soudoient et des acteurs qui flanchent.

Il démontre que l’Europe de l’Ouest n’est de loin pas épargnée, des tournois de juniors à la Coupe du monde des grands. «De toute façon, vous allez perdre. Pourquoi ne pas perdre avec 30 000 francs dans la poche?» comme disait aux joueurs de Valenciennes Jean-Pierre Bernès, ancien dirigeant de l’Olympique de Marseille, aujourd’hui reconverti en puissant agent de joueurs. «Le football est un milieu où il y a beaucoup de vulnérabilité, tous les ingrédients sont réunis pour attirer pas mal de margoulins», commente Nicolas Giannakopoulos. «Les structures des clubs et des associations sont souvent opaques, on y trouve des bénévoles et des gens mal payés. Pour un joueur bosniaque qui gagne 4000 ou 5000 euros par mois, c’est sympa de pouvoir prendre 20 000 euros en 90 minutes.»

Comment faire le casting?

«Ce qu’on ne dit jamais, c’est à quel point les truqueurs excellent dans ce qu’ils font […] Ils sont là juste quand il faut, quand vous êtes vulnérable», raconte Art Hicks, joueur de basketball dans une université américaine, à Declan Hill. «Les intermédiaires doivent d’abord savoir quels joueurs approcher, repérer les pièces maîtresses sur le terrain et dans le vestiaire, tester leurs envies et leurs faiblesses», expose Nicolas Giannakopoulos. «Les joueurs ne se rendent pas compte qu’une fois qu’ils ont accepté, qu’ils ont mis un doigt dans le système mafieux, ils ne peuvent plus en sortir.»

Afin de truquer un match avec succès, il faut, d’après les expertises, entre trois et cinq joueurs. Davantage, ça multiplie les frais et ça augmente la visibilité potentielle de la supercherie. Le «coursier», qui peut être un agent, un ancien joueur ou l’homme de main d’un gros bonnet prêt à passer six mois dans une boîte de nuit pour gagner la confiance des athlètes, est chargé d’établir le contact. «Il faut repérer le leader du vestiaire, qui est un élément clé, et savoir qui ne flanchera pas», conclut Nicolas Giannakopoulos.

Tricheurs, mode d’emploi

Première nécessité selon Declan Hill: «Un joueur corrompu doit être un grand acteur.» «On ne soulignera jamais assez les aptitudes artistiques de certains footballeurs», opine Nicolas Giannakopoulos. Parce que, franchement, pour foirer une passe en retrait, créer un penalty ou manquer un but vide sans avoir l’air d’y toucher, il faut un certain don.

Plutôt que de tirer sur des ficelles trop grosses, au risque d’éveiller les suspicions, on conseille aux joueurs achetés d’œuvrer avec finesse. Le gardien, qui prendra soin de se décaler d’un mètre par rapport à la position qui devrait idéalement être la sienne sur telle action de jeu, est appelé à maîtriser l’art du «relâcher de ballon dans les pieds de l’attaquant adverse». Plutôt que de passer au travers de façon évidente, un libero omettra de couvrir ses deux latéraux en cas de danger ou remontera le terrain en faisant croire qu’il joue le hors-jeu tout en laissant filer l’attaquant adverse seul au but. Le milieu de terrain se contentera de systématiquement remettre le ballon à ses défenseurs afin de contrarier le jeu de sa propre équipe. L’attaquant, quant à lui, aura pour mission de se planquer voire, le cas échéant, de manquer le cadre.

Pour obtenir des joueurs qu’ils actionnent «les mille stratagèmes qui permettent d’entrer dans la sous-performance», les fraudeurs font miroiter de l’argent, bien sûr. Mais pas seulement.

L’importance du sexe

Pour un truqueur de paris, la stratégie consiste à miser sur les faiblesses humaines. Parfois, c’est le jeu en lui-même, l’amour des belles voitures, ou alors la drogue. Souvent, ce sont les belles blondes. Ancien arbitre international (1990-1994) et secrétaire général de la FIFA entre 1998 et 2002 – année où il est contraint à démissionner après avoir accusé le président Sepp Blatter de marcher aux pots-de-vin –, Michel Zen-Ruffinen transforme les rumeurs en faits: «Bien sûr que dans des clubs comme Bordeaux, Marseille, l’Atletico Madrid ou Porto par exemple, le sexe était utilisé pour influencer un arbitre avant un match de Coupe d’Europe. Parfois, c’était la traductrice qui montait dans sa chambre et, le lendemain matin, les dirigeants du club lui disaient: «Si tu n’es pas coopérant, on va faire savoir ce que tu faisais la nuit dernière.»

Joint par téléphone, le Valaisan développe: «Sinon, c’est le coup du magasin de luxe: on amène l’arbitre à 10 heures, on revient le chercher à midi et tout ce qu’il a choisi entre-temps est à lui. Malgré la surveillance d’un délégué de l’UEFA, ce phénomène est très difficile à éradiquer. Parce qu’on ne peut jamais savoir ce qui se passe dans une chambre d’hôtel.»

Michel Zen-Ruffinen, qui mentionne aussi des soucis dans les pays de l’Est, en Italie ou au Portugal, affirme ne jamais avoir cédé aux avances douteuses. Il dit aussi avoir averti les instances, sans que cela fasse avancer le schmilblick: «Tout le monde se méfiait à force d’entendre des rumeurs et j’ai dénoncé plusieurs fois ce qui se passait. Mais les rapports arrivaient dans des bureaux où on ne savait pas trop qu’en faire.»

La tricherie, une fatalité?

Ces jours sur son site internet, l’UEFA calme le jeu. Elle souligne sa coopération avec les sociétés de paris et les autorités civiles; elle exprime sa confiance envers les fédérations des pays concernés par le fléau; elle présente son «Betting Fraud Detection System», un pare-feu mis en place cet été grâce à des logiciels qui permettent de surveiller les flux d’argent sur Internet – 29 000 matches par année sont ainsi scrutés.

Cela suffira-t-il pour qu’on ne croise plus des experts de la 2e division finlandaise à Bangkok, des inconditionnels du FC Gossau à Kuala Lumpur ou des partisans d’Yverdon-Sport à Macao? Assurément pas. «L’affaire qui vient de sortir est un résultat positif en soi, elle prouve que quelque chose a été mis en place», apprécie Nicolas Giannakopoulos. «Mais pour arriver à des résultats probants, il faudrait exercer une pression continue sur les tricheurs pendant cinq, dix ou quinze ans.»

Au cours de son enquête, Declan Hill pointe du doigt de nombreux scandales avérés, au terme desquels de rares électrons libres paient pour tout un réseau. «Il faut renforcer les règles et les contrôles, parce qu’on a toujours l’espoir que les choses s’améliorent, conclut Michel Zen-Ruffinen. Mais il ne faut pas rêver: l’influence de l’économie sur le football ne va pas aller en diminuant, et le fait que le phénomène soit désormais porté par Internet, avec une multitude de paris débiles aux quatre coins du monde, rend la situation encore plus compliquée à gérer. Il y a toujours eu et il y aura toujours des problèmes de cet ordre. C’est dramatique, mais c’est hélas dans la nature humaine.»

* «Comment truquer un match de foot?», aux Editions Florent Massot.