A l’approche du premier Paris-Roubaix féminin de l’histoire, samedi 2 octobre, Noemi Rüegg a reçu ce «conseil», qui pèse son poids de préjugés: «N’y va pas. Tu ne seras pas capable de marcher une fois descendue de vélo. Un Paris-Roubaix pour les femmes, ça ne devrait pas exister!»

La Zurichoise, 20 ans, a cru mal entendre les propos de ce «copain». «Les femmes savent se battre sur les courses, nous le montrons chaque jour, raconte la sociétaire du Stade Rochelais – la branche cycliste d’un club de rugby. Paris-Roubaix est une des épreuves où il faut se battre le plus, contre la chute, contre la crevaison, contre soi-même, contre la peur. C’est pour ce mélange de choses que j’ai choisi le cyclisme.»

Ce samedi, à la veille de la course masculine, Rüegg participera à une première historique, l’avènement de Paris-Roubaix Femmes, 116 kilomètres dont 55 kilomètres de chemins pavés. La «Reine des classiques», depuis sa création en 1896, n’avait sacré que des «rois». Tandis que sa cousine belge, le Tour des Flandres, s’est ouverte aux femmes dès 2004, elle s’était murée en bastion du sport à l’ancienne.

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Jean-Marie Leblanc, ex-patron du Tour de France et de Paris-Roubaix (1989-2005) assume. «Je ne suis pas certain que les horribles pavés du Nord soient quelque chose qui se prédestine aux filles, déclarait-il en 2015 au site Legruppetto.fr. […] Je ne sens pas l’adéquation entre la pratique du sport féminin, qui doit rester un peu élégante, et ce que représente Paris-Roubaix, à savoir la souffrance, la boue, les chutes, la rudesse.»

Mythologie de la virilité

A l’époque, l’un de ses collaborateurs ajoutait, mi-grivois mi-sérieux, que «les femmes ne pouvaient pas être exposées aux vibrations» provoquées par les pavés. La théorie rappelle les élucubrations de médecins britanniques du XIXe siècle déconseillant la bicyclette aux femmes, sur la foi des mêmes soupçons de «vibrations». Sans aller jusqu’à ces conceptions misogynes ou sexistes, Paris-Roubaix a toujours été dépeint comme une affaire virile. «Cette course est pour les vrais hommes», proclamait l’Allemand John Degenkolb, vainqueur en 2011. Cinq ans plus tard, le Canadien Hugo Houle s’extasiait: «C’est un tabarnak (sic) de course d’hommes.»

Cette légende strictement masculine a fini par dépasser le cadre du sport et s’est recoupée avec l’identité de toute une région: les coureurs seraient les doubles des soldats tombés au champ de bataille de 1914-1918 – le surnom de «l’Enfer du Nord» est tiré de la Première Guerre mondiale – ou bien ils rejoueraient la vie féroce des mineurs plongés dans les galeries de charbon.

«Je commence à en avoir marre de ces préjugés d’un autre temps», soupire Marlen
Reusser. La double médaillée d’argent du contre-la-montre de Tokyo (Jeux olympiques) et Louvain (Championnats du monde), membre de l’équipe Alé BTC Ljubljana, est annoncée comme l’une des favorites de ce nouveau Paris-Roubaix. «Les différences entre femmes et hommes sont davantage culturelles que biologiques, poursuit la rouleuse bernoise, 30 ans. Sur ce plan, la seule différence réelle tient au fait que les coureuses ont souvent un poids plus léger. Nous allons mettre du temps à nous adapter à ce terrain. Mais la course sera aussi excitante à voir à la télé chez les femmes que chez les hommes.»

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En mode «bourrin»

Paradoxe: avec la naissance de sa petite sœur, Paris-Roubaix pourrait ne rien perdre de sa vieille mythologie, mais au contraire la consolider. Plutôt que d’esquisser un contre-discours, une vision «féminine» ou «féministe» de l’épreuve, plusieurs participantes préfèrent reprendre le récit séculaire de souffrance et de courage. «On peut presque parler de guerre», estime Marlen Reusser. «C’est un truc de guerriers», approuve la Française Victoire Berteau, «née sur les pavés», à quelques kilomètres du sentier de pierres de Troisvilles.

Guerriers ou guerrières? «On peut dire «guerriers», moi ça me va, répond la championne locale, 21 ans. Il y aura une bagarre énorme avant les secteurs pavés. Il y aura des douleurs aux doigts qui vont durer plusieurs jours. Il faut être folle pour aimer ça! On prend le départ en acceptant de perdre le contrôle des éléments. Paris-Roubaix se court en mode bourrin!»

La pression discrète de plusieurs élus, de sponsors et de la télévision publique française a
emporté les dernières réticences d’Amaury Sport Organisation (ASO), qui possède le Tour
de France et le Paris-Roubaix masculin. Victoire Berteau se souvient du jour où elle a appris le lancement de l’épreuve féminine, prévue en avril 2020 et reportée pour cause de pandémie. «J’étais tellement contente que je suis sortie m’entraîner sur les pavés, toute seule, pendant 150 kilomètres. Puis j’ai rallongé de 50 kilomètres pour rentrer chez moi! Je me disais: Enfin! Ça y est!»

Pas si désavantagées?

Ou pas. Car la Française de l’équipe belge Doltcini-Van Eyck s’est depuis blessée au scaphoïde et doit éviter les chemins tortueux. Elle sera engagée ce week-end sur piste, en Suisse, aux Trois jours d’Aigle, en attendant de découvrir «l’Enfer du Nord» l’an prochain. «C’est une étape importante dans le développement de notre sport, espère-t-elle. Le vélo féminin avait besoin d’une telle médiatisation.»

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«Nous allons nous attaquer à certaines idées reçues», prévient la Genevoise Elise Chabbey, qui portera le maillot de Canyon-SRAM Racing. Cette diplômée de médecine, 28 ans, rappelle que des études universitaires nuancent la supériorité physiologique systématique des athlètes masculins. «L’avantage des hommes reste énorme au sprint, mais il a tendance à s’inverser lorsque l’effort se prolonge. Il est fréquent que des femmes battent les hommes sur des ultra-marathons ou des Ironman. Certainement que le mental joue.»

L’Université de Saint-Etienne, qui a lancé des études sur le sujet en 2019, souligne aussi que les femmes possèdent plus de fibres musculaires lentes que les hommes et que leurs tissus musculaires sont davantage résistants. Et si Paris-Roubaix se révélait en fait être une épreuve taillée pour les femmes?