Isabelle Autissier et Michel Desjoyeaux sont deux anciens du Vendée Globe. Ils se sont relayés au sein de l'écurie vendéenne PRB, mais y ont vécu une expérience opposée. Forte de deux tours du monde en solitaire avec escales et d'un chavirage, la navigatrice rochelaise y a participé en 1996. Outre une avarie qui l'avait contrainte à s'arrêter au Cap et à poursuivre hors course, elle y a vécu le drame de la disparition du Canadien Gerry Roufs qu'elle a cherché, en vain, dans la tempête et les icebergs. Desjoyeaux, son successeur, a goûté, quatre ans plus tard, à l'ivresse de la victoire pour sa première circumnavigation en solitaire.

Le Temps: Malgré votre expérience différente, avez-vous l'impression de parler de la même chose lorsque vous évoquez le Vendée Globe?

Michel Desjoyeaux: En 1996, Isabelle avait déjà fait deux tours du monde en solitaire sur un bateau de même taille. Moi, j'étais allé dans les mers du Sud, mais en équipage et il y a bien longtemps. J'ai donc tout découvert en même temps et y suis allé la fleur au fusil. Il y a une part d'inconscience, mais c'est aussi ce qui permet d'avancer.

Isabelle Autissier: C'est vrai que plus tu fais des tours du monde en solitaire, plus tu ressens une certaine gravité. Tu as peut-être toujours envie d'y aller, mais tu connais le film et tu appréhendes davantage.

– Est-ce qu'il y a vraiment des différences d'une fois à l'autre dans le Grand Sud?

I.A.: J'ai déjà vu un Pacifique avec 20 nœuds de vent de travers. C'est le bonheur. Mais j'ai aussi eu 90 nœuds et là tu ne joues plus. Même si les conditions étaient plus clémentes la dernière fois, je pense que personne n'a oublié que des gens ont disparu sur cette course. Ce qui a changé, c'est la manière dont les marins peuvent gérer la météo à bord. En 1996, on n'avait droit qu'à ce que la course nous envoyait, à savoir les informations de Météo-France. Ce jour-là, le bulletin annonçait 30 nœuds. Si Gerry et moi avions eu l'information, disponible à terre, comme quoi il y aurait 60 nœuds, on aurait pu se décaler et échapper au plus gros de la tempête et aux vagues les plus casse-pipe. On ne refait pas l'histoire, mais, heureusement, coureurs et organisateurs ont réfléchi à une manière d'ouvrir le champ de travail des marins et à faire en sorte qu'ils aient accès à l'information vitale pour leur sécurité.

– Vous êtes tous les deux passés à autre chose, mais n'avez-vous pas l'impression que le Vendée Globe vous colle à la peau?

I.A.: Ce qui impressionne le public, c'est la solitude. Or, c'est la course où l'on est le plus longtemps tout seul.

M.D.: C'est quelque chose qui ne laisse pas indifférent. On en ressort forcément changé. C'est un concentré d'existence qui nous tombe sur le coin de la figure en trois mois. J'ai beau avoir gagné, depuis, deux autres épreuves majeures (ndlr: Route du Rhum et Transat anglaise), les gens, même à Paris, m'arrêtent pour me féliciter pour le Vendée Globe. C'est ce qu'ils ont retenu.

– On demande toujours aux marins s'ils vont chercher quelque chose sur une telle course…

M.D.: Je ne suis pas parti à la quête du Graal ou en parcours initiatique. Je suis allé faire une course. Je ne me considère pas comme un aventurier

I.A.: Je pars, comme je continue à le faire aujourd'hui dans d'autres domaines, à la découverte d'histoires nouvelles dont je me nourris.

– On apprend forcément des choses sur soi-même…

M.D.: Tu ne cherches pas, mais tu trouves! Tu sais, au moment de partir, que tu vas revenir avec plein d'histoires et d'événements qui marqueront ton existence à jamais.

I.A.: A partir du moment où tu sors de ton cocon et de ta routine et que tu fais…

M.D.: De l'extraordinaire…

I.A.: Au sens propre du terme, tu cherches forcément à avancer, à t'enrichir, à avoir d'autres visions des choses. On peut avoir un besoin, à un moment donné, d'aller attraper une autre réalité, de la décortiquer et de la comprendre. Il ne s'agit pas de faire n'importe quoi. Il y a un mec qui a voulu traverser l'Atlantique en Zodiac avec son singe. Il est mort, le pauvre. Et le singe aussi.

– Est-ce qu'avec le recul et le temps, on revit sa course différemment?

I.A.: Comme dans n'importe quelle expérience humaine, il reste les points forts. Et heureusement, le bon prend toujours le dessus sur le moins bon.

M.D.: Et le moins bon, tu le retournes comme une crêpe pour en sortir du bon.

I.A.: Je n'ai eu qu'une mauvaise expérience en bateau, c'était la recherche de Gerry. C'est la seule chose qui reste pénible en raison du sentiment d'impuissance totale que j'ai ressenti. Cela restera toujours un mauvais souvenir. Plus que mes cabanages en tout genre (deux démâtages). Maintenant, j'en rigole. Comme je m'en suis sortie, c'est devenu positif même si perdre un bateau n'est jamais drôle. Il y a la barrière de la vie humaine. C'est très marquant quand un drame arrive à un autre concurrent.

– Comment sait-on qu'on est prêt pour un tel périple?

M.D.: Après l'arrivée! Si tu réfléchis trop et que tu essaies d'être rationnel, tu ne te lances jamais. La part d'inconscience est un mal nécessaire.

– Que vous inspire la réélection de George Bush?

M.D.: Rien de bon.

I.A.: De la tristesse. J'ai pas mal de copains là-bas. J'y suis allée cet été et, pour la première fois, je sentais les gens inquiets, divisés, agressifs. Et cela ne va pas aller en s'arrangeant.

M.D.: On parle souvent de dérive à l'américaine. En voile, quand tu dérives, ce n'est pas bon signe.