Pascal Dupraz, homme de maintien

Football Ce Haut-savoyard est l’âme de l’ETG, Evian-Thonon-Gaillard, club atypique promis chaque année à la relégation

Cette année encore, il se battra jusqu’au bout pour maintenir son équipe en Ligue 1

Domaine de Blonay, à Publier, près de Thonon. Vue sur le lac, les vignes et les monts du Chablais. Sept hectares dévolus au confort et à l’effort des joueurs de l’ETG, qu’ils soient professionnels ou amateurs. Ce mercredi, l’effectif de Ligue1 occupe la pelouse. Entraînement intense. La défaite à domicile, c’est-à-dire au stade municipal d’Annecy à 75 km de là (voilà l’une des singularités de ce club), dimanche dernier face à Lille a fait mal. Le match de ce samedi à Guingamp est jugé crucial, les cinq suivants aussi. Tous les ans, l’ETG, quatre saisons en L1, lutte contre la rétrogradation en L2. Une sale habitude. «On est devenu les spécialistes du maintien, les journalistes parisiens nous appellent quand ils montent un dossier à ce sujet» sourit Philippe Briot, responsable du service de presse.

Au centre du green, parmi ses troupes, Pascal Dupraz (53 ans), à la fois coach, manager, éducateur et âme du club. Il vient de perdre 9 kilos (un régime et le stress). Silhouette presque mince, plus celle un peu rondouillarde que les télés adoraient cadrer depuis le bord du terrain. Un bon client, Pascal Dupraz, féru de formules alambiquées et de bons mots. Exemple: «Je dis ce que je pense, c’est ma maman qui m’a inculqué cette bonne manière, elle dit que si je mens je ne me rappellerai plus ce que j’ai raconté». Et ceci (d’un autre goût): «J’ai tremblé tout au long de la partie, c’est pour ça que je porte un slip marron ce soir». Le Petit Journal de Canal Plus qui l’adore a contribué à sa notoriété qui désormais dépasse les limites de sa Haute-Savoie natale.

Il est midi, fin d’entraînement et étirements. Puis chaque joueur (ils sont une vingtaine) vient serrer les mains des journalistes et des cadres du club présents. Un portail s’ouvre et une nuée de gamins réclament des dédicaces. Les joueurs ont pour consigne de signer, de passer un peu de temps avec les gosses, «d’être des gens polis» insiste Pascal. Pas de star à l’ETG, pas de grosses berlines, pas de vitres teintées, pas de casques collés aux oreilles en descendant du bus et pas de salaire mensuel à 500 000 euros. Le plus gros: 60 000. Le plus petit: 3000. La moyenne tourne à 25 000 euros par mois (contre 45 000 euros de moyenne dans l’ensemble de la Ligue 1).

Plus petite masse salariale du championnat, plus petit budget aussi (28 millions). «Les joueurs paient leur loyer, s’il ne dépasse pas 3000 euros, on met pour certains 300 euros au bout» résume le patron. Cette philosophie, cette simplicité, cette humilité se transmettent. Une future recrue, qu’elle soit danoise, costaricaine ou sénégalaise, passe par un imposé : l’histoire du club racontée par les anciens et le rappel que le supporter lambda qui se rend à Annecy paie 15 euros sa place pour un salaire qui avoisine les 1 600 euros.

Bureau du coach, plutôt dépouillé. Il allume une cigarette (il fume beaucoup trop mais arrêtera en juin). Au mur, une photo d’antan d’un estaminet qui fut à Annemasse celui de la famille Dupraz. Et une pâle copie d’une Coupe de France. Lot de consolation. L’ETG est allé en finale en 2013 (perdue 3 à 2 face à Bordeaux après avoir vaincu le Paris-Saint-Germain en quart de finale). Une série de matchs dont les meilleurs moments sont diffusés aux jeunes du centre de formation ainsi que le 3-0 infligé l’an passé à Sochaux synonyme de maintien en L1. «Ces images dévoilent les qualités humaines que doit posséder un joueur de l’ETG» insiste Pascal Dupraz.

Les apprentis footballeur sont une centaine. Beaucoup d’heures de foot mais davantage sur les bancs des écoles en ville, comme les autres gamins de leur âge. «Je leur impose d’aller en cours habillé comme des ados normaux, pas en survêtement, explique Pascal Dupraz. Ils doivent savoir que seulement 4 ou 5 passeront professionnels donc on tente de tirer le mieux d’eux au niveau scolaire en leur proposant sept à huit autres orientations. Dix jeunes viennent de partir parce que les parents ne comprenaient pas l’intérêt d’étudier. Ils n’avaient pas leur place chez nous».

Ancien joueur professionnel, il a lui-même en poche des diplômes qui lui permettent d’occuper en 1997 un poste au Haut-Commissariat des Réfugiés à Genève. Il est en même temps entraîneur-joueur du FC Gaillard qui évolue en régionale et qu’il hisse en 4e division en 2002. Le club fusionne avec Thonon et devient la Croix-de-Savoie «qui est aussi un nom de brioche » rigole-t-on dans la région. On joue alors au stade Joseph-Moynat, «3 200 places, pas de parking, pas de pissotière». Le club est rebaptisé en 2007 Evian-Thonon-Gaillard, et adopte la couleur rose de la célèbre eau d’Evian du groupe Danone partenaire du club (financement du centre de formation). Quelques noms ronflants sont actionnaires minoritaires: Zidane, Lizarazu.

L’ascension en Ligue 1 est fulgurante, quasi-unique dans l’histoire du foot français. Des entraîneurs passent, Dupraz reste. De hauts cadres passent, Dupraz reste. Le clan aussi, le père Jo qui a fait de la politique, le fils Julian aujourd’hui directeur des services de l’ETG. Le club Dupraz. Ça ne plaît pas à tout le monde. L’an dernier, il qualifie l’entourage de Patrick Trotignon, l’ancien président du club (et ancien du Servette période Canal +), qui a fait venir Franck Riboux et Danone, et donc de l’argent, de «mécréants qui vont fermer leur gueule» un soir de victoire sur le terrain et de vengeance contre ceux de la corbeille (tribune présidentielle). C’est souvent orageux. Le personnage est entier et estime qu’il est légitime d’avoir des choses à dire après 25 années de club. Il veut toujours plus «et en a marre chaque année de ramer pour le maintien». On lui reproche un jeu moyen, frileux, «si direct que dans les gradins on est comme au tennis on tourne la tête à gauche puis à droite». Il répond : «Donnez-nous plus d’argent et l’on recrutera plus et mieux».

Il s’en prend aujourd’hui aux deux actionnaires majoritaires Bakhtiar et Tumbach qui ne sont qu’actionnaires et oublient d’alimenter le compte-courant. Il connaît 4 ou 5 industriels locaux haut-savoyards prêts à miser fortement sur l’ETG mais leur entrée dans le capital tarde, on ne sait pourquoi. L’an passé à Nantes: «J’ai assisté à un superbe match dans une superbe stade. Chez nous, on a un terrain avec une piste d’athlétisme et un stade inhospitalier. On me dit que nous ne savons pas si nous resterons en L1 mais ça fait quatre ans qu’on y est et qu’on y reste».

L’ETG a pensé à une époque jouer ses matchs à domicile au stade de Genève, plus proche d’Evian, Thonon et Gaillard qu’Annecy, mais Michel Platini, le patron de l’UEFA, s’y est opposé. Le MCG aussi. Pascal Dupraz aimait cette idée de jouer en Suisse. Des projets d’enceinte à construire ont été vite enterrés. Reste le stade municipal d’Annecy dont la capacité sera agrandie cet été (12 000 places actuellement).

«Des gens disent que cela nuit à notre identité de jouer si loin, je crois plutôt que cela l’étend. On ne remerciera jamais assez les Annéciens de nous avoir accueillis». Dans un contexte de guéguerre interne, Pascal Dupraz sait qu’il peut être «débarqué» à tout moment. Il a un contrat qui coure plusieurs années, il peut voir venir. Il possède depuis peu le degré d’entraîneur le plus élevé, qui l’autorise à exercer dans toute l’Europe. En Suisse un jour ? Il fut frontalier (HCR), il pourrait bien le redevenir.

Les coachs passent, Dupraz reste. Le clan Dupraz. Le père Jo, le fils Julian. Et Pascal. Ca ne plaît pas à tous