Le Temps: En tant qu’Irlandais, que vous inspire ce Tour de France 2012, dont les favoris surfent sur une vague anglo-saxonne récente?

Pat McQuaid: C’est un signe que le cyclisme est désormais un sport mondial. Il est dommage qu’Andy Schleck ne soit pas présent, il aurait animé la course. Cadel Evans et Bradley Wiggins sont un peu le même type de coureur, assez conservateurs sur les étapes en ligne, bons en chrono. J’espère qu’il y aura assez de compétition.

– Outre l’Amérique du Sud où vous travaillez en vue des JO 2016, quels sont les chantiers de la mondialisation?

– L’objectif est de parvenir à un calendrier World Tour qui soit vraiment mondial. Avec des courses peut-être en Afrique du Sud et en Amérique du Sud. Quand? On ne peut pas le déterminer facilement. On étudie la question pour 2014-2015, peut-être. Je suis en discussion avec plusieurs pays et gouvernements afin de définir leur volonté d’accueillir une course World Tour sur le long terme, ce qui implique des moyens. Notamment au Japon, en Corée ou en Chine. Leur intérêt est de promouvoir une stratégie de développement durable par l’intermédiaire du cyclisme. Le maire de Pékin voudrait une grande épreuve World Tour. Car si la capitale était une ville de vélo il y a vingt ans, c’est aujourd’hui une ville de voitures, qui ne peut plus supporter les 2000 nouveaux véhicules par jour.

– Qu’en est-il des courses centenaires, de plus en plus concurrencées?

– Sur 200 épreuves annuelles, ces courses de tradition doivent accepter que les compétitions se chevauchent. Il est inacceptable pour l’UCI que chaque organisateur veuille que son événement soit exclusif sur une période. Seul le Tour de France a cette position, de par son importance. Il n’est pas correct de critiquer la simultanéité du Tour de Californie comme lésant le Giro. Le Tour d’Italie 2012 fut intéressant jusqu’au dernier jour, et il a consacré un vainqueur international [le Canadien Ryder Hesjedal]. J’ai dit au directeur que je ne recevais pas sa critique. Le Giro veut le même statut que le Tour, mais il n’est pas le Tour. Cela dit, on étudie actuellement les calendriers World Tour et Continental pour que leur lecture soit un peu plus claire. On espère qu’ils seront plus lisibles en 2014-2015.

– En 2012, le Tour de Catalogne, le Tour du pays Basque et la Clasica San Sebastian ont failli disparaître. Des courses de prestige sont menacées en Europe, alors que les nouvelles épreuves – récemment encore le Tour de Hangzhou (Chine) – sont immédiatement intégrées au World Tour.

– Le cyclisme est un sport professionnel et commercial. Il faut prendre en compte tous ces aspects. Certains organisateurs pensent que le fait de gérer une épreuve centenaire suffit, mais ils n’ont pas le budget, et c’est là le problème. L’UCI a une responsabilité quant à l’histoire, mais cela ne leur donne pas le droit à une place. Seules les courses les plus professionnelles dans tous les aspects de l’organisation se perpétueront. Nous avons essayé d’aider le Tour de Catalogne, troisième dans l’ancienneté. Nous avons soumis des propositions pour que sa direction améliore l’organisation. Une épreuve ne peut pas perdurer avec le seul soutien local. Il faut que les sponsors aient des retours. Et c’est là un changement, par rapport aux années passées. Il y a actuellement des courses en danger car elles dépendent trop des autorités locales. Elles pourraient par exemple développer les liens avec le tourisme.

– Le cyclisme porte-t-il une vision trop «historique»?

– C’est une des forces du cyclisme d’avoir un héritage très riche, mais aussi une de ses faiblesses. On ne peut pas courir en Europe uniquement, si on est un sport mondial. Il faut utiliser l’histoire pour en tirer des bénéfices pour le futur. C’est peut-être le grand défi du cyclisme. Et cela durera longtemps.

– Vous qui avez notamment été champion d’Irlande, dites-nous quelles sont vos préoccupations quant aux coureurs?

– Il faut être conscient que le dopage n’est pas loin, qu’il est toujours là dans un coin. C’est pourquoi il faut avoir un sport bien réglé, bien structuré, afin que les coureurs n’aient pas la tentation d’entrer dans un programme de dopage. Il faut qu’ils puissent avoir confiance dans leur staff, et qu’ils gardent la santé.

– Dans sa lutte antidopage, l’UCI veut affiner le passeport biologique. Or, certains médecins sulfureux continueraient à œuvrer, et certains lieux d’entraînement très prisés suscitent des interrogations. Quelles réflexions mener?

– C’est difficile. On n’a pas le droit d’interdire d’employer tel ou tel médecin. La responsabilité incombe aux équipes – à ce titre, je vais discuter avec leurs dirigeants et leur proposer des mesures pour qu’ils soient beaucoup plus clairs dans les contrats des coureurs d’un point de vue de l’éthique. L’UCI et l’AMA ne peuvent pas agir sans informations réelles. Lorsqu’il y a eu des rumeurs sur l’Aicar dans la presse des Pays-Bas [diminutif de l’aminoimidazole carboxamide ribonucleotide, un brûleur de graisses, régulateur du métabolisme énergique, dont on a reparlé en 2012 lorsque le médecin colombien Alberto Beltran, arrêté le 7 mars à Madrid, aurait eu dans ses bagages notamment de l’Aicar, selon El País], il y a deux ans, j’ai demandé des tests, et nous envoyons des prélèvements au laboratoire de Cologne. Les coureurs ne peuvent désormais plus utiliser ce produit. Et puis, pourquoi un médecin ne changerait-il pas aussi de comportement? Certains coureurs se rendent quinze fois par jour aux Canaries. Mais je ne discute pas des rumeurs.

– La relance de l’affaire Lance Armstrong est-elle un bien ou un mal pour le cyclisme?

– L’UCI ne commente pas cette affaire.

– Johan Bruyneel, manager du Team RadioShack et suspecté lui aussi, a pris l’initiative de ne pas être présent sur le Tour. L’UCI, qui peut suspendre les coureurs, pourrait-elle exclure des directeurs sportifs?

– On a le droit – et je ne parle pas de cette affaire – de suspendre l’entourage, si on estime qu’il a enfreint les règles.

– Votre avis sur le soutien de mécènes, comme dans l’ex-Team Leopard désormais fusionnée à RadioShack, ou l’actuelle Quick-Step, rachetée par un milliardaire tchèque?

– Que l’argent vienne de mécènes ou de compagnies, le plus important est d’avoir de la stabilité, et que les coureurs soient payés.

– Quick-Step et Omega Pharma, RadioShack et Leopard: les fusions d’équipes engendrent-elles une surenchère économique délicate à long terme?

– C’est une décision commerciale entre deux entités, qui n’a rien à faire avec l’UCI. Pour nous, le plus important est d’avoir 18 équipes de très haut niveau. On ne veut pas que cinq ou six soient beaucoup plus fortes que les autres. Le cas RadioShack et Leopard montre que la fusion n’est pas la panacée en termes de succès. La stratégie correcte est peut-être de monter une équipe et d’augmenter le niveau chaque année.

– Quid de la redistribution des droits TV pour la pérennité des équipes?

– Les équipes en parlent beaucoup, mais il y a des droits des organisateurs, qui les ont depuis cent ans. Notre sport est organisé ainsi. Ce sont les organisateurs qui créent les cadres pour les équipes et leurs sponsors. De plus, on ne peut pas comparer le cyclisme aux autres sports. Les droits TV sont beaucoup plus bas. Il faut que certaines équipes changent leur discours. Dans les nouvelles épreuves coorganisées par l’UCI – comme à Pékin et sur celles qui apparaîtront –, nous sommes prêts à travailler avec elles et à partager les bénéfices. On espère également parvenir à accroître ces droits.

– Où en est-on dans l’interdiction des oreillettes, initialement prévue pour 2012, mais repoussée à la suite d’un moratoire observé cette saison?

– Nous sommes toujours en train d’étudier la question, qui ne se limite pas aux oreillettes mais s’étend à la technologie dans le cyclisme. Nous attendons le résultat de cette étude. Parmi les innovations, certaines augmentent l’intérêt de notre sport, pour les gens devant leur téléviseur ou Internet – par exemple, la connaissance des watts développés par les coureurs, ou leur localisation en temps réel dans le peloton et dans les échappées. Ces moyens n’ont pas d’impact sur la course, alors que les oreillettes en ont. Nous sommes en contact avec les fabricants de GPS pour examiner quelles stratégies seraient possibles. En revanche, nous avons refusé les caméras sur les casques des coureurs au Tour de Californie, car les images n’étaient pas utilisées en direct mais en différé. Qu’en est-il des nanotechnologies? Depuis près de deux ans, nous avons un employé à plein temps qui travaille avec l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), avec qui nous sommes en lien depuis quelques années. Il était nécessaire d’avoir une bonne relation avec les constructeurs, et une personne parlant le même langage technique.

– La problématique des oreillettes est particulièrement sensible.

– Dans notre philosophie, le vélo doit rester une compétition humaine, entre des coureurs – seul le sport automobile autorise la communication directe entre coaches et athlètes. Je ne veux pas d’un cyclisme totalement contrôlé par certaines équipes ou certains coureurs. Je travaillerai avec toutes mes capacités contre le sport PlayStation. L’étude que nous menons sera achevée cette année ou l’an prochain. L’UCI prendra une décision. Je n’ai peur ni des petites ni des grandes équipes.

– Ni même d’une grève de leur part?

– Non. L’UCI dirige le cyclisme. S’ils ne l’acceptent pas, à eux d’en sortir.

– L’UCI ne cesse d’être en lutte pour le respect de sa position…

– Beaucoup d’autres disciplines obéissent aux mêmes règles depuis des années. Le cyclisme est un sport qui vit et change en permanence. Le vélo évolue, les routes, les systèmes d’entraînement changent. Dès lors, il est normal qu’il y ait de la rivalité.

– Votre plus grande préoccupation, aujourd’hui?

– Le dopage est toujours une préoccupation. On ne transforme pas une culture en une soirée. Je ne relâcherai pas mon attention pendant des années. Je suis content des coureurs d’aujourd’hui et du travail des équipes. J’ai toujours des soucis quant à certaines performances, je demande alors au département antidopage de procéder à des contrôles.

– Que sera le cyclisme professionnel dans dix ans?

– On verra une grande évolution dans cinq ou six ans. Peut-être un coureur d’Afrique noire ou un coureur asiatique gagnera-t-il des étapes du Tour de France. Ce serait le plus grand changement de notre sport.

«Il faut utiliser l’histoire pour en tirer des bénéfices pour le futur. C’est peut-être le grand défi du cyclisme»