Pourquoi le patinage s'est-il un jour attribué le qualificatif d'«artistique»? Un sport de compétition peut-il prétendre à changer notre regard sur le monde? Filer sur la glace en osmose avec une partition de Ravel confine-t-elle à l'art, à savoir «une expression désintéressée et idéale du beau», comme le serait la danse? Depuis une quinzaine d'années, ce genre de question tombe en rafale à chaque compétition de patinage. Grâce à la télévision, cette discipline est en effet devenue populaire. Du coup, le public exige tout: des sauts plus impressionnants chaque année, des chutes, de la grâce et des larmes. Ce qui fait beaucoup.

On assiste dès lors à travers le patinage artistique à un spectacle étrange, une sorte de combat permanent entre la recherche de performance propre au sport et le désir de reconnaissance spirituelle. Comme si les sportifs voulaient que le geste bien fait se confonde avec le geste beau.

Si l'on prend les choses sans passion, on pourrait toutefois confiner le patinage à un sport sans lui laisser aucune prétention artistique. Pour une première raison simple: le patinage artistique est appelé ainsi uniquement pour se distinguer du patinage de vitesse dans les compétitions! Pour cataloguer définitivement cette discipline, il suffirait aussi de suivre les arguments de François Passard, ancien danseur de Maurice Béjart et administrateur du Ballet du Grand Théâtre de Genève: «C'est un désastre total de voir à longueur de séquence des gens à quatre pattes sur la glace. On dirait que le but de ce genre de spectacle est d'assister au plus grand nombre de chutes possibles. En plus, ces patineurs sont tout en force, ils ont les genoux pliés. Ils ressemblent plus à des grenouilles qu'à des elfes diaphanes. Sans parler de leur musique! Pourquoi s'ingénient-ils à faire des mixages Monoprix? Je ne vois vraiment rien qui relèverait de l'essence divine dans le patinage, vraiment.»

Ce que reprochent de nombreux artistes au patinage, c'est, bien sûr, son manque de liberté. Mais aussi son esthétisme kitsch, plus proche de la danse de salon que de celle d'un cygne, ainsi que son absence d'originalité. «Les chorégraphies qui sont censées être meilleures aujourd'hui ne sont pas très musicales et franchement très premier degré, estime Claudine Allen, ancienne danseuse et professeur très réputée installée à Genève. Candeloro et son d'Artagnan me laissent indifférente. Cela ne me touche pas. Trop de progrès techniques déshumanisent les corps.» Et puis, «un art ne se prête pas à la compétition, ni à autant de contraintes», ajoute le chorégraphe Philippe Saire.

Même les professionnels du patinage ne se bercent pas d'illusion. Les Français tentent bien d'élever le patinage au rang d'un art, en poussant la recherche chorégraphique, en faisant appel à des danseurs, en réfléchissant au mouvement, au rapport dans l'espace. Et les Russes puisent depuis toujours dans la tradition du ballet classique pour former leurs champions. Mais tout le monde reconnaît qu'un patineur est avant tout un athlète. «Sans un bagage technique parfait, un patineur n'a aucune chance, même s'il a toutes les qualités artistiques possibles et imaginables, souligne Gilles Beyer, ancien patineur et actuel manager des équipes de France. Le sytème est fait ainsi: la note artistique suit toujours la note technique et en dépend. Cela laisse donc peu de marge de manœuvre.» Anne-Sophie de Kristoffy, ancienne championne de France et journaliste spécialiste du patinage pour TF1, précise: «Au départ, les exigences sont telles que le jeune apprend une chose: à se déplacer sur la glace. Il n'acquiert pas un langage comme le danseur. Pour aller au-delà, il faut qu'il s'ouvre à l'extérieur, à la culture en général. Le seul fait d'être patineur ne peut suffire pour être créatif.»

En sus, il faut différencier patineur amateur (les plus connus parce que suivis par les téléspectateurs) du patineur professionnel. «Etre créatif, imaginatif et interpréter un rôle, comme un danseur, demande de la maturité, note Charly Pichard, président de la commission technique de danse sur glace en Suisse. Les patineurs en compétition sont souvent trop jeunes. On peut trouver des correspondances dans des spectacles peut-être comme Art on Ice qui mêle patinage, création musicale et théâtralité.»

Les professionnels du patinage l'admettent tous: la glace fait toute la différence. «A partir du moment où le patineur est quelqu'un qui doit glisser, qui doit être toujours en mouvement, chercher de la vitesse, il n'a pas les mêmes bases que le danseur qui connaît la statique», note Anne-Sophie de Kristoffy.

Reste que la confusion est permanente. On ne peut nier l'émotion que peut amener un patineur. On ne peut nier que cette émotion peut être du même ordre que celle offerte par un tableau, une sonate, une voix. Mais cela reste l'exception. Toute la nuance est là. Ce qui permet de croire que le patinage touche à l'art, ce n'est pas la discipline en elle-même, mais quelques-uns de ses représentants, de ses exécutants qui se transforment en interprètes. «Il y a forcément des artistes parmi les patineurs, mais cela reste l'exception», confirme bien le manager des équipes de France. Et l'on ne se souvient que des exceptions.

Livrer un peu de son âme

Etienne Frey, fondateur de la compagnie Sinopia, chorégraphe travaillant tant pour les danseurs que les patineurs, met justement tous ses espoirs dans l'exception: «A partir du moment où l'on applique un langage, tout peut être artistique. Dans le patinage, comme dans la danse classique, moderne ou contemporaine, explique-t-il. Ce langage est extrêmement technique, mais est-ce que l'on reproche à un pianiste sa technique? Comme révélateurs de notre potentiel, les athlètes sont comme les artistes, ils nous portent. Mais toute la difficulté est de faire comprendre au patineur qu'il doit donner un sens à ses sauts, sa vitesse et ses mouvements. Un triple saut exécuté par quelqu'un d'amoureux, c'est splendide. C'est ce que j'essaie d'apprendre aux jeunes: atteindre des performances avec une intention, glisser en ayant le corps habité suffit pour éblouir et gagner. Si tout est centré sur la technique, le charme est rompu. Je crois même que quelqu'un qui ne vise que la technique ne gagnera jamais. Parce que pour être le meilleur, il faut aussi livrer un peu de son âme.» Mais combien de patineurs livrent-ils leur âme plutôt que leur lame?