Moscou accueille dès aujourd'hui et jusqu'à dimanche les championnats du monde 2000 de ski nautique. A 36 ans, Patrice Martin tentera à cette occasion d'ajouter quelques lignes à un palmarès qui fait de lui l'un des cinq champions les plus titrés de toute l'histoire du sport mondial. Le skieur français s'est bâti en 26 ans de carrière au plus haut niveau un merveilleux palmarès (lire ci-dessous).

Patrice Martin pratique son sport de prédilection depuis… 34 ans. «Le ski nautique, dit-il, ne m'a pas permis de devenir riche. D'ailleurs, je ne le pratique pas pour l'argent. Ni pour être connu ou reconnu. Je m'y adonne par plaisir, tout en essayant d'être le meilleur.» Le meilleur, Patrice Martin voudrait bien l'être quelques années encore. «Jusqu'en 2004, à Athènes, si le ski nautique devient discipline olympique», lance-t-il.

Entretien avec un sportif hors normes.

Le Temps: Patrice Martin, y a-t-il un secret à votre longévité exceptionnelle?

Patrice Martin: Il y a sans doute plusieurs explications, mais je n'en vois pas une qui a plus d'importance qu'une autre. En tout cas rien de scientifique. Je me suis toujours très bien préparé physiquement et mentalement, j'ai bien géré ma carrière et j'ai eu la chance de me blesser uniquement les années où il n'y avait pas de grandes compétitions.

– Ne vous a-t-on jamais reproché de pratiquer un sport dans lequel il n'y a pas grand-monde à battre?

– Je l'ai entendu au milieu de ma carrière, quand je m'imposais souvent, ce qui lassait le public. Mais les gens ne connaissaient pas mes objectifs. J'étais le meilleur en figures, j'ai voulu le devenir en combiné. J'y suis parvenu et les succès se sont accumulés. Avec le temps, le public s'est aperçu que je ne gagne pas avec un maximum de points d'avance sur mes concurrents. La bagarre est souvent serrée. Si je suis devant, je le dois à ma bonne maîtrise tactique.

– Avec 12 titres mondiaux et 32 couronnes continentales, votre palmarès impressionne. Vous regrettez sans doute que votre sport n'ait pas été, jusqu'ici, reconnu comme discipline olympique.

– Oui, car il aurait peut-être fallu ouvrir un nouveau dossier pour comptabiliser mes succès (il rit). J'aurais pu remporter le titre olympique en figures en 1980, 84 et 88, faire le doublé figures et combiné en 1992, 1996 et peut-être 2000. Sans parler des autres disciplines (slalom et saut) et des épreuves par équipes.

– Si le ski nautique devient discipline olympique pour les Jeux d'Athènes, vous aurez alors 40 ans…

– Ce n'est pas un problème.

Il me suffit de me maintenir à mon meilleur niveau. Bien sûr, pour la gloire olympique, je suis arrivé trop tôt dans ce sport. Mais c'est la vie, et la terre ne va pas s'arrêter de tourner pour autant.

– Allez-vous skier en compétition encore longtemps?

– Le plus longtemps possible. En tout cas tant que je gagne. Si mes capacités physiques devaient baisser, alors je partirai. Je continuerai à skier à titre privé, car ce sport représente une grosse partie de mon existence.

– Quel regard portez-vous sur votre formidable carrière?

– Je suis heureux d'avoir vécu tout cela. Si c'était à refaire, je ne changerais rien.

– Pas même les erreurs de parcours?

– J'en ai commis, c'est vrai. Mais elles m'ont permis de me corriger, de progresser. En me montrant toujours direct, j'ai eu par exemple quelques problèmes avec la Fédération et les médias. Je ressentais une grande injustice en constatant que je ne bénéficiais d'aucun retour pour mes exploits, alors que d'autres champions, qui n'avaient pas remporté le vingtième de mes succès, bénéficiaient de retombées médiatiques exceptionnelles. Je me suis donc parfois montré râleur et c'était mal accepté. Avec la Fédération surtout. Je lui ai reproché de ne pas avoir su profiter de la publicité faite pour notre sport autour de l'enfant champion que j'étais. Je suis abasourdi aujourd'hui de constater qu'en tapant huit mois dans un ballon, Nicolas Anelka paie vingt ans de ma carrière. En comparant nos palmarès respectifs, on peut y voir une forme d'injustice. Aujourd'hui, j'ai effacé de ma mémoire certains souvenirs douloureux. J'espère que par mes coups de gueule, j'ai permis au ski nautique de devenir un peu plus professionnel. Si un jour, des champions peuvent gagner leur vie en pratiquant ce sport, j'aurais alors le sentiment de ne pas m'être battu pour rien.

– Vous ne gagnez donc pas votre vie en pratiquant le ski nautique.

– Vous allez rire. Je suis secrétaire comptable troisième classe à la Banque de France. Vous voulez des chiffres? Mes frais annuels (essence pour le bateau, déplacements, stage d'entraînement de trois mois aux Etats-Unis, etc.) me coûtent environ 170 000 francs suisses. Une bonne année, sans blessures, je peux gagner 194 000 francs grâce à mes sponsors et aux primes fédérales. Vous voyez ce qui me reste pour faire vivre ma famille… Mon sport est amateur, une victoire dans une grande compétition ne rapporte rien. Sans mon salaire de 3155 francs net à la Banque de France, je ne pourrais pas tourner.

– Revenons au sport. Vous devez votre carrière avant tout à votre père, Joël, qui est aussi votre entraîneur.

– Mon père, qui fut judoka, s'est pris de passion pour le ski nautique peu avant ma naissance. Il m'a mis sur les planches dès l'âge de deux ans. En parallèle, j'ai pratiqué le ski alpin, le judo, le football (ndlr: jusqu'en cadets au FC Nantes), le basketball et la boxe. Mais c'est le ski nautique qui me plaisait le plus.

– Vivez-vous avec votre père une relation de passion-hai-

ne?

– Ça a toujours été comme ça. Mon père m'a fait et a toujours pensé que j'étais à lui. Mais il est le meilleur entraîneur au monde. Or, par définition, un bon entraîneur, c'est quelqu'un qui a du caractère.

– Il n'empêche. Votre père ne souhaitait pas que vous vous mariiez avant la fin de votre carrière sportive. Après votre union, il disait «cette personne» en parlant de votre épouse. Cela a dû vous faire mal.

– Bien sûr, mais je lui ai pardonné. Très longtemps, j'ai été docile. Ce qui ne m'empêchait pas, gamin, de dire à mes copains, dans le dos de mon père, «il me fait ch…». Oui, Joël Martin m'en a fait baver à l'entraînement. Comme il est un excellent coach, je me suis soumis sur le plan sportif. Mais pas pour le reste, même s'il a su m'inculquer les vraies valeurs de la vie. Aujourd'hui, mes parents sont divorcés. J'ai de bonnes relations avec ma mère. Quant à mon père, malgré nos différences, il ne se rend pas compte à quel point je l'aime.