«Les jeunes poussent les anciens comme moi vers la porte, et c'est très bien ainsi», avait dit Patrick Müller, avec sa bonhomie et son humilité habituelles, jeudi à Feusisberg. Quarante-huit heures et une remarquable performance plus tard – 0-0 au Stade de France face à de bons Bleus –, la phrase du défenseur central de l'équipe de Suisse prend un écho particulièrement réjouissant. Reto Ziegler (19 ans), Philippe Senderos (20), Philipp Degen (22) et Daniel Gygax (23), tous titulaires sous les yeux de 80 000 spectateurs, dont une formidable cohorte bigarrée de 12 000 Suisses, ont doublement rempli leur mission.

Non seulement ils ont su contrecarrer, par leur talent et leur générosité, la «positive attitude» des Français – le sélectionneur Raymond Domenech avait les airs d'un premier ministre dans l'embarras face aux médias samedi vers 23 h; mais ils ont aussi su, confiants et ambitieux, galvaniser les «piliers» de l'équipe.

Dont Patrick Müller, qui a l'intelligence d'apprécier qu'on le «pousse vers la porte», semble plus serein que jamais. Le Genevois ne prend pas ombrage de cette nouvelle donne, il en profite. A 29 ans, il se dit que 2006 sera sans doute la dernière occasion pour lui de participer à une Coupe du monde. Il se dit aussi que si le coach Köbi Kuhn continue à inventer les bonnes doses, le cocktail entre néophytes conquérants et routiniers fiables pourrait le mener en Allemagne. Après les Bleus et avant Chypre, le défenseur se confie.

Le Temps: Avec un peu de recul, que retenez-vous du match nul de la Suisse à Paris?

Patrick Müller: Je retiens le fait que si nous ne nous imposons pas devant Chypre mercredi, ce bon point pris à l'extérieur n'en sera plus un. Quand vous affrontez la France à Paris, vous n'avez rien à perdre. Même si personne n'en a parlé jusqu'ici, le match le plus important de la semaine est encore à venir. Nous en sommes tous conscients. Malgré tout le respect que nous devons avoir pour l'adversaire, nous n'aurons pas droit à l'erreur.

– Au-delà du résultat, un match comme celui de samedi doit être marquant dans une carrière, fût-elle bien remplie.

– Oui. J'ai d'abord eu le plaisir de recroiser mes anciens coéquipiers de l'Olympique Lyonnais, des gens que j'apprécie beaucoup. Ensuite, il y a toutes les images fortes que l'on emmagasine. Jouer dans un tel stade face à un tel adversaire, devant 80 000 spectateurs… Le fait que le public suisse se soit déplacé si nombreux (ndlr: environ 12 000 supporters ont fait le déplacement) renforce encore l'intensité et la beauté de ces moments.

– Au travers de l'engouement que la «Nati» suscite, ressentez-vous une pression supplémentaire sur vos épaules?

– C'est extraordinaire de sentir ainsi les gens derrière nous. Lors des matches qualificatifs pour l'Euro 2004 et lors du tournoi au Portugal, nous avions déjà senti cet enthousiasme de la part de notre public. Le phénomène n'est pas nouveau, à nous de faire en sorte qu'il s'amplifie encore. J'espère de tout cœur que le Hardturm sera plein mercredi soir.

– Un mot sur la première sélection de Philippe Senderos à vos côtés, en défense centrale.

– J'ai eu beaucoup de plaisir à évoluer avec lui. Il s'est montré très fort dans les duels, extrêmement calme et serein. Sa présence, ainsi que celles de Reto (Ziegler) ou de Philipp (Degen), donnent de l'élan à tout le football suisse.

– Comment se déroule la «greffe» entre eux et les plus anciens au sein du groupe?

– On ne peut mieux: j'ai l'impression que nous avons toujours joué ensemble. L'ambiance de départ était déjà excellente et, comme ces gars ont le contact facile, il n'est pas question de choc des générations. Je crois, j'espère qu'ils se sentent bien accueillis.

– Quel est le rôle joué par le sélectionneur Köbi Kuhn concernant cette cohésion apparemment sans faille.

– Son rôle est difficile à décrire, mais il le joue bien. Köbi Kuhn parvient à placer tous les joueurs face à leurs responsabilités, tout en leur laissant une certaine liberté. Il ne se comporte pas comme un flic, il accorde de l'importance à la notion de plaisir. C'est aussi grâce à cela que l'atmosphère est si bonne dans l'équipe.

– A vous entendre, il semble n'y avoir aucun nuage à l'horizon de cette équipe de Suisse…

– Non, il y a juste des matches à gagner, des points à prendre dans un groupe très indécis. A mon âge (ndlr: 29 ans), je me dis que 2006 constituera sans doute la dernière opportunité pour moi de participer à une Coupe du monde. Je n'ai pas envie de la laisser passer. Et puis, une qualification serait très importante pour l'ensemble du football suisse. Les sélections de juniors alignent les bons résultats depuis quelques années, la relève pousse, nous avons disputé le dernier Euro et nous avons l'assurance de participer au suivant à domicile. La sauce est en train de prendre et il serait dommage de s'arrêter là. Les grandes équipes sont celles qui s'inscrivent dans la durée. Or, une qualification pour l'Allemagne permettrait de s'inscrire véritablement dans le paysage du foot international.