«Ce qui compte, c'est d'être numéro un à la fin de la saison.» Celui qui a prononcé ces paroles est bien placé pour le dire. Son nom? Pete Sampras. L'Américain a battu l'an dernier un record en la matière en terminant pour la sixième fois consécutive l'année au premier rang mondial. Jamais, sans doute, ses paroles n'ont-elles eu davantage de pertinence que cette saison. Lui-même, Carlos Moya, Evgueni Kafelnikov et André Agassi se sont déjà succédé en tête de la hiérarchie.

Depuis hier lundi, c'est au tour de Patrick Rafter. Mais, comme cela a été le cas pour ses quatre prédécesseurs cette année, la position du nouveau numéro un mondial n'est guère stable. L'année passée, à la même époque, l'Australien avait vécu un été d'exception en s'imposant successivement à Toronto, Cincinnati, Long Island et Flushing Meadows. Ces deux prochains mois, Rafter – devenu numéro un sans avoir joué ces derniers jours – va donc avoir un nombre considérable de points à défendre. Et ses chances de conserver sa place sont faibles. Autant d'absurdités d'un règlement en vigueur pour la dernière fois cette année, et qui prend en compte les résultats d'un joueur durant les douze derniers mois.

Les doutes de McEnroe

Au-delà des querelles, reste pourtant la vraie question: qui est Patrick Rafter, nouveau numéro un mondial du tennis? Un Australien né le 28 décembre 1972 dans le Queensland, dont la présence au sommet risque de provoquer le débat. Un joueur capable du meilleur comme du pire, qui n'a jamais fait l'unanimité sur le circuit. John McEnroe, dans ses commentaires toujours acerbes, estimait ainsi que l'Australien n'avait pas l'envergure d'un vainqueur de tournoi du Grand Chelem, jusqu'au jour où Rafter lui a apporté le plus beau des démentis en gagnant deux fois de suite l'US Open, en 1997 et en 1998.

Les réserves, il est vrai, s'expliquent. En pratiquant un jeu basé sur un engagement physique permanent, et en adoptant une tactique offensive qui dépend beaucoup de la qualité de son service, Rafter se trouve embarrassé à la moindre défaillance. Ses prestations n'ont alors, effectivement, qu'un rapport lointain avec celles d'un numéro un mondial. Rafter n'a pas été non plus l'un de ces brillants juniors qui attirent rapidement l'attention des agences de commercialisation et des médias. Ce n'est qu'à l'âge de 25 ans, à sa sixième saison professionnelle, qu'il a véritablement éclaté. Ses détracteurs insistent aussi sur sa fragilité nerveuse. Rafter a manqué dans le passé plusieurs occasions d'accéder au sommet de la hiérarchie (la plus récente en demi-finales à Wimbledon contre André Agassi) et ce n'est peut-être pas un hasard si son intronisation intervient à un moment où il n'est pas engagé en compétition.

Famille nombreuse

Enfin, si Rafter ne jouit pas d'une considération unanime, c'est peut-être aussi parce qu'il constitue un cas à part. Fils de famille nombreuse, il attache davantage d'importance aux liens qu'il entretient avec les siens qu'à la rentabilité de ses exploits sportifs. Atypique, sans entraîneur attitré ni agent officiel, il est parfois accompagné d'un de ses frères sur les tournois.

Mais qu'importe, au fond. Ephémère ou pas, mérité ou pas, le premier rang de Patrick Rafter reste une juste récompense pour un joueur à qui revient sans aucun doute le titre de champion du monde de la générosité. Généreux sur le court, dans l'effort comme dans son attitude. Détestant l'injustice, il est capable de corriger une erreur d'arbitrage même si elle peut lui coûter la victoire. Généreux aussi dans la vie. Rafter consacre une bonne partie de ses gains à des œuvres de bienfaisance, et il lui est arrivé de renoncer à une prime d'engagement après avoir jugé sa prestation indigne.

Belle gueule, personnalité attachante, Patrick Rafter n'est peut-être pas un numéro un mondial au sens où Pete Sampras l'entend. Son jeu doit encore se stabiliser. Mais les qualités humaines de ce grand gaillard de 1 m 85 et 80 kg qui, cheveux mi-longs et visage souvent couvert d'une crème contre le soleil, a souvent l'allure d'un Indien sur le sentier de la guerre, font de lui un grand champion. C'est déjà beaucoup.