Golf

Patrick Reed, un homme en colère

Rancœurs familiales, casseroles multiples et arrogance assumée: voici l’une des personnalités les plus fascinantes et turbulentes du golf mondial. Il compte parmi les favoris du British Open, qui commence aujourd’hui à Carnoustie

Expert en déclarations bravaches et port de tête hautain, l’Anglais Ian Poulter a un jour expliqué à quel point cette attitude était nécessaire pour arriver au sommet: «Il faut être à la fois cool et arrogant, dans le bon sens du terme. C’est comme ça que se comportent Tiger Woods ou Phil Mickelson. Les grands basketteurs, les footballeurs, et même tous ceux qui ont du succès dans le monde n’ont pas le choix: c’est un passage obligé.»

Patrick Reed a bien saisi le concept, qu’il a su exploiter à son summum. L’histoire de sa vie, c’est bomber le torse au-delà du raisonnable et mener une guerre seul (ou presque) contre le reste du monde. Les dommages collatéraux sont certains, ses souffrances intimes sans doute terribles, mais il a déjà remporté de nombreuses victoires sur plusieurs champs de bataille.

La caution de Michael Jordan

Ce Texan-là a toujours eu confiance en lui, à la limite de l’indécence, et l’a tout de suite fait savoir. Lorsqu’il remporte trois tournois entre août 2013 et mars 2014, il affirme: «Trois victoires à 23 ans: personne ne l’a fait à part Tiger et les légendes de ce jeu. Je me sens comme un joueur du top 5 mondial.» Et tant pis si à ce moment-là, il n’est pas encore entré dans les 20 premiers et n’a jamais joué le moindre Majeur.

Ses camarades de jeu l’abreuvent-ils de sarcasmes et de petites vannes bien senties? Qu’importe, puisqu’il a trouvé son meilleur avocat en la personne de Michael Jordan: «Ah bon, ça vous choque? Et vous auriez voulu qu’il dise quoi? Qu’il se sentait comme un membre du top 45 mondial?» La fameuse arrogance dont parlait Poulter, validée par le plus grand basketteur de l’histoire.

Dans les habits de Tiger Woods

Patrick Reed s’est aussi toujours habillé en pantalon noir et chemisette rouge le dimanche. Le code couleur utilisé par Tiger Woods depuis ses débuts, et qui interdit officieusement à ses concurrents d’en faire autant. Mais la fascination de l’Américain pour son illustre compatriote est telle qu’il a toujours enfreint cette règle non écrite. Largement suffisant pour se faire détester d’une grande partie du public et pas mal d’autres joueurs, mais pas assez pour le perturber: il a remporté le Masters en avril dernier et terminé 4e de l’US Open en juin pour grimper à la 12e place mondiale. Il n’est pas encore dans le top 5, mais à 27 ans, son destin semble déjà ficelé: il y arrivera un jour, peut-être même dès lundi prochain s’il s’impose au British Open, où il compte parmi les favoris.

Il avance seul depuis toujours et n’a rien voulu changer une fois au plus haut niveau. Préférant jouer seul, il ne partage pas ses parties d’entraînements avec ses collègues. Et quand il y est contraint, il se débrouille pour ne pas ou peu leur parler. Certains arrivent malgré tout à le trouver sympathique, mais tous avouent qu’ils ne savent rien de lui.

Rupture avec ses parents

Sa femme Justine a longtemps fait office de caddie, avant de laisser la place – pour mieux gérer ses grossesses et l’éducation des enfants – à son propre frère. Une vraie famille de substitution pour Patrick Reed, qui a coupé les ponts avec ses parents en 2012 parce qu’ils avaient émis quelques réserves sur la pertinence de son mariage. Il a toujours refusé de les revoir ou de leur parler depuis. Pire encore: lorsqu’ils ont voulu le suivre sur une partie de l’US Open 2014, ils se sont vu confisquer leurs badges et exclure du parcours en fin de journée. Paraît-il sur demande expresse de Justine Reed.

Un journaliste américain a quand même cherché à gratter un peu pour savoir d’où venait l’animal. Dans son livre Slaying The Tiger, Shane Ryan a déterré quelques histoires pas bien reluisantes datant de ses années étudiantes: tentative de tricherie en jouant une autre balle que la sienne, vols divers dans les vestiaires, arrestations pour conduite en état d’ivresse et possession d’une fausse carte d’identité, renvoi de l’Université de Géorgie où ses coéquipiers le détestaient quand bien même il leur faisait gagner les rencontres. Lui a toujours nié la plupart des accusations, profitant d’une drôle d’omerta sur des sujets où presque personne ne veut s’exprimer publiquement.

Une bénédiction pour le jeu

Il s’est jusqu’ici rarement soucié de son image. «Je ne suis pas là pour gagner un concours de popularité.» Et tant mieux, quelque part. Cet homme-là est une bénédiction pour le jeu, il faut prier pour qu’il continue à parler et agir sans filtre. Le sport a besoin de bad boys, et l’Amérique finit généralement par adorer ses teignes.

Ce qu’il a fait lors de ses deux premières Ryder Cup le servira d’ailleurs toute sa carrière. Des débuts fracassants en 2014, lorsqu’il a intimé à la foule européenne de se taire, index sur les lèvres, après avoir rentré un putt important. Puis une performance ahurissante en 2016, vrai moteur de la résurrection américaine dans l’épreuve. Il viendra défier l’Europe fin septembre à Paris. Sans doute toujours aussi atone avec ses coéquipiers, qui se reposeront cependant sur lui pour conserver leur trophée.

Captain America

Captain America: c’est son surnom officiel en Ryder Cup, pour rendre hommage à son rôle de leader. Mais ses troupes n’ont pas grand-chose à lui envier. Les cinq derniers tournois du Grand Chelem ont tous été remportés par des Américains de moins de 30 ans. Patrick Reed au Masters, donc, plus Brooks Koepka (28 ans) aux US Open 2017 et 2018, Jordan Spieth (24 ans) au British, et Justin Thomas (25 ans) à l’USPGA. Tous dans les 12 premiers mondiaux, auxquels il faut ajouter Rickie Fowler (29 ans, 7e mondial) et Dustin Johnson (numéro un à 34 ans).

Pas de «génération spontanée» ici, puisque le golf US sort des champions à la pelle depuis toujours. Juste une période plus riche que les autres, qui voit s’épanouir des joueurs aux profils totalement différents.

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