Un sourire vaut parfois tous les discours. Celui qui s'est dessiné, dans les grandes largeurs, sur le visage de Patty Schnyder, le 20 octobre dernier, après qu'elle a battu l'Américaine Lindsay Davenport en finale du tournoi de Kloten, exprimait à lui seul l'histoire d'un bonheur retrouvé. Ce succès inespéré, le huitième sur un circuit professionnel qu'elle fréquente depuis 1995, a permis à la Bâloise de se qualifier pour le Masters de Los Angeles, qui réunira les seize meilleures joueuses mondiales dès mercredi, jour où Schnyder affrontera Venus Williams. Pour cette jeune femme de 23 ans, dont le parcours s'apparente davantage à un torrent tourbillonnant qu'à un long fleuve tranquille, la performance prend des airs de résurrection.

Tout avait pourtant commencé en eaux calmes. Petite fille modèle, Patty fait très vite preuve d'un talent certain une raquette à la main. Son portrait joufflu, ses bouclettes et ses taches de rousseur deviennent progressivement familiers aux amateurs de tennis helvétiques. Le public s'identifie plus facilement à sa gestuelle quelque peu pataude et à ses allures de Heidi des courts qu'à la perfection quasi robotique de Martina Hingis. Comme les résultats suivent, le tableau semble parfait. Alors qu'elle n'a pas encore 18 ans, la Bâloise dispute, en 1996, une première finale sur le circuit WTA. L'année suivante, elle atteint les demi-finales du tournoi de Rome, battant au passage Amanda Coetzer et Aranxta Sanchez, alors membres du top 10.

L'avènement est définitivement confirmé en 1998. Sous la coupe du Hollandais Eric Van Harpen, un entraîneur hollandais aux hautes exigences, Schnyder remporte la bagatelle de cinq tournois et se hisse en quarts de finale de deux épreuves du Grand Chelem, à Roland-Garros ainsi qu'à l'US Open. Victorieuse à Hope Island en janvier, la gauchère de Bottmingen (BL) entame l'année 1999 sur des bases tout aussi prometteuses. Une histoire d'amour se profile entre la numéro deux suisse, alors huitième joueuse au monde, et ses nombreux supporters.

Une autre idylle modifiera sensiblement la donne. Introduit dans l'entourage de la joueuse par Van Harpen lui-même, histoire de lui prodiguer quelques conseils psychologico-nutritifs, Rainer Harnecker s'installe vite dans le cœur de Patty. Obscur guérisseur, l'Allemand quadragénaire impose un régime végétarien à la championne, abondamment abreuvée de jus d'orange. L'intervention du gourou ne s'arrête pas là et les néo-tourtereaux occupent désormais la même chambre d'hôtel en marge des tournois. Willy et Iris, les parents Schnyder, s'en émeuvent. «C'est lui ou nous», dit en substance le père à sa fille. Le bras de fer défraie la chronique et la Bâloise, visiblement envoûtée et en quête d'indépendance, tranche dans le vif.

Peter, le petit ami de l'époque, est éconduit. La collaboration avec Van Harpen, pourtant positive d'un point de vue sportif, prend fin. Patty décide aussi de tourner le dos à ses géniteurs, jugés possessifs. La presse alémanique fait ses choux gras de l'affaire, les sponsors abandonnent la joueuse et l'opinion publique, qui ne reconnaît plus sa favorite, jusqu'ici tip-top et propre en ordre, est outrée par le scandale. Tandis que sa rebelle de fille aide Harnecker à régler les frais d'un divorce en cours, le paternel, furieux, engage le détective Rainer Hofmann, afin d'enquêter sur son indésirable beau-fils potentiel. Ce dernier, qui sera condamné en 2001 par la justice allemande pour exercice illégal de la médecine, perd alors les faveurs de la Bâloise… au profit du fin limier.

Cette rocade sentimentale ne calme guère l'ire de Willy, que sa fille accuse, pour tout arranger, d'avoir spolié ou perdu une partie de la fortune qu'il gérait en son nom. Aux problèmes affectifs s'ajoute un litige financier, aujourd'hui encore irrésolu. Si Patty file le parfait amour avec son second Rainer, ses performances sportives souffrent du contexte pesant dans lequel elle évolue. Eliminée d'entrée à douze reprises durant la saison 2001, elle renoue pourtant avec le succès, en fin d'année à Pattaya. Preuve que le talent est encore là.

Endurcie par les épreuves traversées, délaissée du public et des médias, Schnyder se reconstruit auprès d'Hofmann qui, selon les dires de la joueuse, lui prodigue un soutien précieux et permanent. Plus apte à assumer ses choix, femme libérée de toute pression extérieure, elle continue à travailler son tennis. Mis à part son brillant parcours à Charleston, où elle bat successivement Amélie Mauresmo, Mary Pierce, Serena Williams et Jennifer Capriati, avant de s'incliner en finale, Patty ne décroche aucun résultat notoire en 2002. Jusqu'à son triomphe zurichois, qui marque peut-être le début d'une nouvelle ère. A 23 ans, le petit phénix bâlois participera donc au Masters de Los Angeles. Avec le sourire.