Portrait

Paul Bonhomme, une histoire de promesse sur la montagne

Alpiniste, skieur de pente raide, il lit la montagne comme peu d’autres. Là où certains imaginent une impasse, il voit un passage. Les Alpes sont encore à ses yeux un terrain infini d’exploration

Une promesse est-elle éternelle? Sous sa large casquette qui domine sa fine silhouette, il dodeline de la tête. Une hésitation se suspend dans l’air. Paul Bonhomme avait donné sa parole à son ami, son mentor, Jean-Noël Urban. Ce dernier, féru de ski de pente raide, avait été témoin de la disparition du frère de Paul, Nicolas, emporté par une coulée de neige au Gasherbrum VI, au Pakistan, en 1998. «Lorsque j’ai commencé à faire de la montagne avec lui, Jean-No m’a imposé une condition que j’ai acceptée.» Interdiction de poser ses lattes dans une pente de plus 40 degrés. «J’ai toujours respecté les anciens. Jean-No ne voulait sans doute pas voir disparaître un second Bonhomme sous ses yeux.»

L’attraction vers ces inclinaisons vertigineuses était forte, mais Paul acceptait son sort. «Je descendais à pied, alors que Jean-No dévalait les pentes à skis devant moi», se souvient-il. Si cet ami n’avait pas disparu dans une crevasse en 2008 au Pakistan, peut-être que jamais celui qui figure désormais parmi les meilleurs skieurs de pente raide n’aurait osé céder à la tentation du vide.

Loin des montagnes

Le guide de montagne de 44 ans nous reçoit chez lui, à Cercier, en Haute-Savoie. Accoudé à la balustrade, il regarde la pluie tomber en fumant une cigarette. Pas de sommet à l’horizon. Mais des collines, des forêts et des vergers. Celui qu’on surnomme «l’ultra-montagnard» a choisi la campagne pour s’installer au calme avec sa femme et ses enfants.

Il avait déjà de belles sorties à son palmarès, mais depuis qu’il a skié et gravi d’une traite les quatre faces de l’Aiguille Verte (4122 mètres), dans le massif du Mont-Blanc, au printemps 2018, il attire l’attention d’un public d’avertis. C’est en particulier la descente à skis du versant Nant Blanc, sur la face ouest de l’Aiguille, qui lui vaut la reconnaissance de ses pairs. En parcourant ces pentes à plus de 55 degrés aux côtés de Vivian Bruchez, également guide et skieur de raide, Paul Bonhomme est entré dans le cercle extrêmement confiné des skieurs du Nant Blanc.

Mais au-delà des performances, il faut relever chez Paul Bonhomme un esprit particulier. Il porte en lui une inventivité sauvage et spontanée. Loin des chronomètres et d’une quelconque forme de pression, qui lui briseraient les jambes, il témoigne d’une démarche originale et souhaite valoriser le potentiel des montagnes qui nous entourent.

L’aventure près de chez soi

Il y parvient d’ailleurs. Au printemps dernier, il décide de vivre l’aventure près de chez lui. En hommage à un ami décédé, il décide de rallier son village à Serre-Chevalier, dans les Hautes-Alpes, en autonomie complète sans voiture, ni remontées mécaniques. «Une idée selon mon éthique, qui n’était pourtant pas logique ni rationnelle.» En 126 heures, skis sur le dos, à travers champs, ponts, sommets et arêtes, il parcourt 277 kilomètres et 18 400 mètres de dénivelé positif.

Il fallait être en forme pour faire ça. Et bénéficier de suffisamment de folie et de dérision pour relever un tel défi. Mais il précise. A ses yeux, l’alpinisme n’est pas un sport. Un art? «Ce serait trop prétentieux de dire cela, mais en montagne, je suis bien, comme un danseur sur scène. Je n’ai en revanche que les oiseaux pour public.»

Enfant pourtant, quand il suivait sa famille en vacances à La Sage, dans le val d’Hérens, ces sommets acérés qui le dominaient lui paraissaient inaccessibles. Mais au fil des ans, l’alpinisme s’est imposé comme une évidence. Les cours de droit l’ennuient, il rate ensuite son brevet de moniteur de ski, échoue plus tard le test d’entrée pour devenir éducateur et se tourne finalement vers la montagne. Plus qu’une passion naissante, la quête des sommets représente d’abord un refuge alors qu’il endure les affres du divorce avec sa première femme et devient ensuite son exutoire.

Le mental du solitaire

A mesure qu’il affûte son physique, il travaille sa technique. «En pente raide, il faut avant tout être bon alpiniste. Avoir un bon pied. Des équilibres aussi.» Et ne pas avoir peur de rompre ses skis sur les cailloux. Car Paul Bonhomme a une règle qu’il applique autant que possible: ne pas déchausser, skier au maximum et donc minimiser les rappels.

Il faut tout de même le dire. Sous ses allures impassibles, son air modeste, et derrière la nonchalance d’un fumeur de clopes roulées, Paul Bonhomme tient une forme d’enfer et un mental d’acier qu’il tient, dit-il, de ses sorties en solitaire. «Je préfère être encordé et accompagné. Si je vais seul, c’est pour une question d’organisation de dernière minute. J’ai ainsi appris à renoncer, à m’écouter pour prendre de bonnes décisions. Seul, je prends plus de marge. La météo doit être parfaite et les conditions aussi.»

Mais l’improvisation tient tout de même un des rôles principaux dans la préparation de ses sorties: «Ce qui me plaît, c’est de me lancer des défis qui me paraissent impossibles à réaliser.» Cette incertitude lui tient à cœur. Il l’a ressentie avant de s’élancer, en février, sur la face est de la Dent-Blanche, où il a skié discrètement le long d’une ligne jamais parcourue en aplomb du sommet. Seul le Cervin a été spectateur de cette première intégrale. Paul Bonhomme a nommé cette ligne Nico en hommage à son frère, et a fait une photo. Il est ensuite parti chercher sa fille à la sortie de l’école. Cet été, sans skis cette fois, mais seul toujours, il a enchaîné en seulement onze heures les huit sommets de l’intégrale des Mischabels qui culminent autour de 4000 mètres d’altitude. Et, le soir, il est rentré faire à manger à ses enfants. Comme promis.


Profil

1975 Naissance en Belgique.

1998 Décès de son frère Nicolas, emporté par une coulée de neige au Pakistan.

2006 Obtention du diplôme de guide.

2008 Décès de son ami Jean-Noël Urban, aussi au Pakistan.

2018 Parcourt les quatre faces de l’Aiguille Verte, skie le Nant Blanc.

2019 En février, première descente à skis intégrale de la face est de la Dent-Blanche, en hommage à son frère, puis, en août, intégrale des Mischabels en solitaire.

Un autre alpiniste récemment entré dans la légende: Nirmal Purja, la preuve par 14

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