Face au Ristorante internazionale de Bellinzone, les va-et-vient incessants des voyageurs devant la gare s’opposent au calme et à la stabilité des montagnes avoisinantes. Pauli Jaks connaît bien cette contradiction. Il l’a vécue pendant sa carrière de joueur, puis d’entraîneur. Ses déplacements en Suisse et à l’étranger l’ont façonné aussi bien sportivement qu’humainement, mais il n’a jamais oublié ses racines. Dans une conversation en italien, son fort accent tessinois est là pour les rappeler. Il n’avait que 17 ans lorsqu’il a fait ses débuts en LNA avec Ambri-Piotta, il en a désormais 45 et il est de retour au club qui l’a vu grandir pour transmettre sa passion en toute humilité.

L’ancien gardien de but occupe pourtant une place à part dans l’histoire du sport national: il est le premier joueur formé en Suisse à avoir joué en NHL. Avant lui, le binational Ken Baumgartner avait fait ses débuts dans la ligue nord-américaine en 1988, mais ce natif du Canada n’avait guère de suisse que son passeport. Pauli Jaks, lui, a traversé l’Atlantique avec le bagage qu’il s’était constitué dans les patinoires helvétiques, jusqu’à connaître ses quarante minutes de gloire le 29 janvier 1995.

Ce jour-là, les Los Angeles Kings perdent 4-1 face aux Chicago Blackhawks. L’entraîneur Barry Melrose, qui avait conduit l’équipe californienne en finale du championnat nord-américain de hockey deux ans auparavant, est irrité. Il se tourne alors vers son gardien remplaçant, un jeune Suisse qui vient d’avoir 23 ans. «Je ne m’y attendais pas, il m’a dit que j’entrerais à la fin de la pause. Je n’ai pas eu le temps d’être nerveux, j’y suis allé et j’ai essayé de faire de mon mieux.» En quarante minutes devant la cage, Pauli reçoit 25 tirs, en repousse 23, subit deux buts. Une bonne prestation qui lui vaudra les félicitations de ses coéquipiers. «J’étais très content, d’autant plus que j’avais la chance d’avoir un spectateur spécial dans les tribunes.»

Tradition familiale

Son père, Peter, en vacances aux Etats-Unis, assiste à ce moment unique dans l’histoire du hockey helvétique. Toujours présent, le père de Pauli a été son modèle. Joueur, puis entraîneur, il a quitté la Tchécoslovaquie pour la Suisse afin d’exercer son métier. Il a d’abord transmis sa passion du hockey (et son prénom) à son fils aîné, décédé en 2011. Peter Jaks junior détient aujourd’hui encore le record de buts et de passes décisives avec Ambri-Piotta. Pauli n’avait qu’à se laisser porter par le mouvement familial. «J’ai commencé presque automatiquement à jouer à l’âge de 3 ou 4 ans pour suivre leurs traces.»

Après ses fameuses quarante minutes sur la glace, Pauli Jaks n’a plus joué en NHL. Il a poursuivi sa carrière entre Ambri-Piotta, où il dispute neuf saisons consécutives, et la Russie. Aujourd’hui, il est de retour au sein de son club formateur en tant qu’entraîneur des gardiens, un poste qui n’existait même pas lorsqu’il a commencé à jouer. Le Tessinois s’est arrangé pour ne jamais quitter le hockey, même s’il a été contraint d’arrêter de jouer à 33 ans. «Je suis content des choix que j’ai faits. Les journées sont chargées mais je fais toujours mon travail avec la même envie.» Son engagement est inlassable. Il était à un camp pour les jeunes lorsque nous l’avons contacté, en pleine canicule. «J’ai le hockey dans le sang et je continue à grandir en tant qu’entraîneur et en tant que personne. Tout ce que j’ai appris, je ne veux pas le garder pour moi. Ça ne me semble pas correct. Je veux le transmettre aux autres.»

Passer inaperçu

Ce 29 janvier 1995 restera pour toujours dans la mémoire du Tessinois, mais pas forcément dans l’inconscient collectif, estime-t-il. «Tellement d’années sont passées… Les jeunes ne se souviennent plus de moi.» Il sort un petit cadre avec un court article qui narre le moment fort de sa carrière de gardien de but. «Mes propres enfants ne connaissent l’histoire que parce que je la leur ai racontée.» Vingt-deux ans après, le pionnier qui a ouvert la voie aux David Aebischer, Martin Gerber ou Jonas Hiller se fond dans le paysage. Bien sûr, il y a ce nom qui claque. Mais rares sont ceux qui se retournent sur lui en le croisant dans la rue. Longtemps caché derrière un masque, son visage passe inaperçu. Ses cheveux le quittent peu à peu mais son humilité est restée.

Il se drape aussi de modestie lorsqu’il évoque le tournant crucial de sa carrière, les championnats du monde des moins de 20 ans au Canada. «J’ai eu la chance de faire beaucoup de matches et j’étais bombardé de tirs. Et dans ces tournois, il y a toujours des observateurs…» Son titre de meilleur gardien du tournoi lui permet d’être choisi par les Los Angeles Kings au cinquième tour de la draft, avec le numéro 108, à une époque où les joueurs suisses n’avaient pas la même cote qu’aujourd’hui. Il n’avait pas vu le coup venir. «J’étais en vacances, c’est mon père qui m’a téléphoné. Je ne m’attendais pas à ça.»

Pauli Jaks était loin d’imaginer que la grande ligue nord-américaine s’intéresserait à lui et qu’il côtoierait des joueurs du calibre de Wayne Gretzky. «J’étais très nerveux en entrant dans les vestiaires, je ne savais pas à quoi m’attendre avec ces grands noms.» Lui, son rêve, c’était la Ligue nationale A. Désormais, la NHL est l’horizon de tous les jeunes hockeyeurs. «Quand je côtoie des équipes d’enfants et qu’on fait des activités bricolage, ils dessinent tous le maillot d’un club de NHL et la Coupe Stanley


Pauli Jaks en dates

1972 Naissance, le 25 janvier.

1991 Meilleur gardien des championnats du monde des moins de 20 ans; choisi pour rejoindre les Los Angeles Kings en NHL.

1995 Premier et dernier match en NHL.

2005 Blessé à un genou, met un terme à sa carrière.

2017 Entraîneur des gardiens à Ambri-Piotta.


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