Une semaine en ballon (5/6)

Pavane pour un œil fermé

A l’occasion du Salon du livre de Genève, hommage à Raymond Pittet (1927-1985), footballeur, journaliste, écrivain qui, mieux que quiconque en Suisse romande, tissa des liens entre ces univers. Ce cinquième extrait, daté de 1971, parle de ces moments que certains se plaisent à raconter et que d’autres taisent, mais que tous ont vécus sur un terrain

Une semaine en ballon avec Raymond Pittet

La démarche«Le football et les Hommes» et Raymond Pittet

Premier extrait: La Coupe du Monde, épouse de son temps

Deuxième extrait: Les enfants du village

Troisième extrait: Jean-Paul et les volcans

Quatrième extrait: Les cerises du Perthus

[…] Je marquais un but, deux buts, trois buts. Je crois me souvenir que j’en avais marqué cinq: le jour de grâce. Mon adversaire direct était assez éloigné d’un premier communiant, mais d’une lenteur de camion. Lorsque j’étais arrivé sur le terrain, il m’avait dit, avec l’accent du pays, qui emprunte à peu de chose près les notes d’un clairon: – Tes colles, si tu viens à moins de deux mètres, je t’envoie à l’hôpital! J’étais toujours à plus de deux mètres et pour cause. […] Au troisième but, mon adversaire, qui avait dû se doper quelque peu au fendant, ne regardait plus ni le jeu, ni la balle. Il me regardait moi, et c’était un sentiment assez affreux de sentir dans mon dos ce regard de tueur. Je pensais à chaque instant que j’allais finir là ma carrière d’avant-centre et que c’était dommage. Au moment où je pouvais donner la pleine mesure de mon talent ignoré par cet imbécile d’entraîneur. C’est en pleine méditation poétique que je reçus sur le genou gauche un coup de marteau. Je pensais un bref instant que la rotule avait passé derrière. Le genou devint citrouille et j’entendais dans mon dos le rire du diable.

Le docteur Paul Martin me rassura: – Tu peux continuer, l’articulation n’est pas touchée! Et de fait, je ne sentais rien, enfin presque rien. La douleur, en pareils cas, vient plus tard. Je courais, je sautais, je disais à mon rival: – Tu ne tapes pas assez fort! Notre équipe gagne sept à zéro, l’adversaire termina le match à neuf joueurs: deux avaient regagné les vestiaires, expulsés par un arbitre dont l’esprit de décision égala celui de Winkelried.

Après la rencontre, nous les champions, les caïds, les plus forts, nous allâmes dans un bistrot. L’équipe adverse s’y trouvait déjà et mon tueur s’était versé un verre de vin blanc. Il m’appela: – Viens boire avec nous!

Boire un verre de blanc après l’effort, dans cette chaleur? Refuser l’invite? Je m’approchai. Allaient-ils me frapper, tirer la chaise quand je m’assoierais et rire en chœur, me jeter le verre à la figure? Le tueur versa le vin blanc, me tendit le verre, dit: – Santé, nom de Diou, tes colles, tu cours encore vite!

C’est ainsi que ce Bossuet prononça l’oraison funèbre de mon ménisque. Ces moments, tous les joueurs les ont vécus et les racontent ou les taisent, selon l’impression qu’ils voudraient laisser plus tard, à leurs amis ou leurs fils.

Avec la même équipe, j’avais été incorrect dans un match plus important encore. A l’ultime minute, quand tout paraissait perdu, quand nous étions renvoyés dans les séries inférieures, j’avais traîtreusement poussé dans le dos, du bout des doigts mais suffisamment pour qu’il s’étale, un défenseur qui s’apprêtait, d’un geste élégant, à renvoyer la balle. Le défenseur à plat ventre, le ballon avait roulé dans les buts et nous étions vainqueurs. Au buffet de la gare, une heure plus tard, le défenseur me regardait, de la table d’à côté.

Je n’aime pas tellement ces regards un peu bovins mais insistants, filtrés entre les paupières lourdes de fatigue et de rancune. Deux amis de l’équipe adverse s’en vinrent vers moi et me conseillèrent très gentiment de ne pas jouer chez eux, lors du match retour. – Moi, mon cher, je ne me dégonfle jamais! C’était exactement ce qu’il convenait de dire. Au match retour, le défenseur m’envoya un coup de pied en pleine figure. On m’emporta aux vestiaires. Le pire était que je devais m’en aller en vacances le lendemain et qu’avec des lunettes de soleil comme des soucoupes, je ne vis qu’à moitié pendant trois semaines le soleil d’Espagne: pas dégonflé, gonflé, le coin de l’œil tuméfié atteignant à l’oreille.

On ne croira pas celle que je vais conter et pourtant, elle est vraie. Un ancien international me marquait dans une rencontre anodine, une rencontre de routine. Il choisit un moyen qui devrait réjouir les chercheurs du concours Lépine. Il me plantait une épingle de sûreté dans les fesses, à petits coups répétés et chaque fois que le ballon s’éloignait de nous. Tant et si bien que, la fesse lardée, je me mettais à sauter, à crier «aïe!», à gesticuler alors que le jeu se déroulait ailleurs. Lui se plaçait l’index au front en regardant le public. J’étais en plein delirium, les spectateurs se demandaient pourquoi l’adversaire faisait jouer un fou qui multipliait les petits sauts, qui hurlait en se tenant la culotte, qui criait dans le désert.

J’allais vers l’arbitre et lui montrais mes fesses rougies. Quand je lui expliquai que l’autre me piquait le postérieur, il éclata de rire et mon bourreau lâcha l’épingle dans l’herbe.

Au match retour, sur notre terrain, l’équipe de mon inventif rival se devait de gagner pour ne pas tomber d’une ligue. Elle avait adopté une tactique tellement bétonnante que le mur de Berlin n’est que paille à côté. Une minute avant la fin, à 0-0, nous obtenions un coup de coin. Je me ruai vers le but en même temps que le piqueur de fesses. Je me frappai moi-même le talon et m’affalai dans l’herbe. L’arbitre n’hésita pas une seconde: penalty!

Cependant que l’exécuteur des hautes œuvres, ainsi que disent les stagiaires, préparait la décapitation de l’adversaire, mon piqueur se tenait penaud à mes côtés. Je lui touchai l’épaule et lui glissai à l’oreille: – C’est pour l’épingle de sûreté! On la nomme chez nous «imperdable».

On a beau dire, on n’est pas des nonnes.


Extrait de «Le Football et les Hommes», Hatier, 1971.


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