«Irun está de Vuelta.» En choisissant ce slogan, la ville d’Irun imaginait sans doute autrement le «retour» («vuelta», en espagnol) du Tour d’Espagne dans le Pays basque, où il a été absent entre 1978 et 2011, et d'où il ne s'était plus élancé depuis 1961. Covid-19 oblige, l’édition a été reportée de plusieurs mois et transformée (18 étapes au lieu de 21) après le désistement des Pays-Bas, qui devaient à l’origine accueillir le grand départ. Tant pis: ce sera à Irun, donc, ce mardi.

La relation qui lie le Pays basque et la Vuelta est assez complexe. Propriété du journal local El Correo Español-El Pueblo Vasco à partir des années 1950, la course fait ses gammes dans la région: elle y débute à plusieurs reprises, s’y termine plus souvent encore. Puis s’en distancie longuement en raison du contexte politique et social.

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«La Vuelta n’est pas passée ici pendant trente-trois ans, essentiellement en raison de la lutte armée pratiquée par l’ETA [Euskadi Ta Askatasuna, organisation indépendantiste basque dissoute en 2018]», rappelle Eguzki Urteaga, professeur de sociologie à l’Université du Pays basque. Quelques épisodes restent en mémoire. En 1978, des indépendantistes perturbent une étape à coups de pierres, de planches cloutées et de troncs d’arbres dispersés sur le sol, avant de bloquer plus tard l’arrivée d’un coureur.

Une «authentique religion»

Pour cette nouvelle incursion en terre basque de la plus grande course ibérique, Unipublic, organisateur de la Vuelta depuis l’édition 1979, n’avait pas prévu d’y organiser un départ. Mais la région a un gros atout. «Puisqu’il faut démarrer la course dans ces circonstances exceptionnelles, le meilleur endroit pour le faire est le Pays basque, affirme Javier Guillen, directeur du Tour d’Espagne. On connaît l’amour des habitants pour ce sport. Il y est vécu comme une authentique religion.» L’homme repense sans doute à ces scènes de foule dans les Pyrénées. L’«ikurrina» – le drapeau basque – qu’on agite dans les cols. Et puis les performances de ses champions Marino Lejarreta, Abraham Olano ou, plus récemment, Mikel Landa et Pello Bilbao, entre autres.

«Ce sport est dans l’ADN des Basques, affirme-t-il immédiatement. Tous les habitants de la région comprennent le cyclisme», valide Jorge Azanza, le directeur sportif de la Fondation Euskadi, propriétaire de l’équipe Euskaltel-Euskadi. Il a lui-même couru avec l’emblématique maillot orange entre 2007 et 2013 et se souvient d’avoir ressenti «le soutien de tout un pays», de cette fameuse «marée orange dans les Pyrénées» pendant le Tour de France, et des images «très impressionnantes» de la foule basque au retour de la Vuelta à Bilbao en 2011.

Un lieu propice à la revendication

Le grand départ de la Vuelta 2020, s’il n’était pas planifié, possède ainsi une grande valeur symbolique. Il incarne l’envie de normaliser la situation. «Il y a eu quelques problèmes par le passé mais nous sommes à une époque où le Tour d’Espagne peut passer ici plus ou moins normalement, juge Borja Olazabal, conseiller au sport à la mairie d’Irun. Il faut aller de l’avant.» Une volonté partagée par les habitants. Bien sûr, la course reste une «épreuve à la résonance internationale perçue comme un lieu propice à la revendication, glisse le sociologue Eguzki Urteaga. Il y en aura, puisqu’il y en a toujours eu. Mais le climat n’est pas vraiment à la mobilisation.» Depuis 2011, malgré des revendications fortes (indépendance, libération des prisonniers de l’ETA), aucun incident majeur n’est venu perturber une étape.

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Difficile pourtant d’imaginer des retrouvailles très festives. Les années d’absence du Tour d’Espagne ont-elles laissé des traces? «Il y a un fort intérêt pour le cyclisme, rappelle Eguzki Urteaga, mais le niveau d’identification avec la Vuelta n’est pas très important.» Pour lui, d’autres courses vont davantage rassembler le public. «Le Tour du Pays basque est très suivi. C’est une épreuve à laquelle les gens sont très attachés car ils la considèrent comme la leur.»

Borja Olazabal préfère tempérer: «Forcément, quand une course passe près de chez vous, vous vous y attachez. Mais le Tour du Pays basque reste dans une catégorie inférieure à la Vuelta.» Elle fait partie, avec le Tour de France et le Giro, des trois grands tours. Les plus prestigieux. «Je pense que les gens s’attachent plus au cyclisme qu’à la course, approuve Jorge Azanza. Ce que nous voulons voir ce sont les meilleurs cyclistes. Le Tour d’Espagne réussit à faire ça, celui du Pays basque aussi. Je ne pense pas qu’il y ait une différence.»

Une absence remarquée

En revanche, une chose est sûre: l’absence d’Euskaltel-Euskadi, étendard du cyclisme local, n’aide pas à mobiliser les foules. Titulaire d’une licence UCI ProTeam, la formation n’est pas directement qualifiée pour les courses du circuit UCI World Tour mais peut y être invitée par l’organisateur. Ça n’a pas été le cas. «Ça aurait été perçu comme une main tendue, d’autant que le tour débute à Irun, analyse Eguzki Urteaga. Les responsables auraient pu gérer ça autrement pour faciliter l’identification à la course…» Les principaux intéressés confirment. «Les gens vont le remarquer, n’est-ce pas? Nous voulions être là, admet le représentant de la fondation. Mais ce sont nos débuts en ProTeam et il est difficile d’avoir des invitations. Nous devons travailler pour en obtenir en 2021. Les spectateurs veulent que nous soyons présents.»

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De toute façon, il n’y aurait pas eu de marée orange au bord des routes. Après l’annonce de huit cas positifs au Covid-19 sur le Giro la semaine passée, l’organisation de la course espagnole a décidé d’interdire l’accès au public lors des arrivées au sommet. Son directeur le dit: «Nous voulons la passion des Basques mais nous les appelons à la vivre depuis chez eux.» Devant leur télévision, loin des cyclistes tant attendus. Les retrouvailles de la Vuelta et du Pays basque, alors? «Je ne pense pas qu’elles puissent être une fête, soupire Jorge Azanza. Le Tour d’Espagne n’est pas arrivé au meilleur moment pour ça.»