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Tennis

Dans la peau d’un numéro 1000 mondial

Antoine Bellier, 18 ans, 18e joueur suisse, 1111e mondial, s’est lancé l’an dernier dans l’aventure du tennis professionnel. Il raconte sa découverte d’un milieu hyper-concurrentiel et malgré tout assez fraternel. Loin des fastes de Wimbledon, plongée dans un monde où 1 point ATP est un 1 point ATP et où 20 euros sont 20 euros

Grand, doté d’un service qui claque et d’une volée tranchante, Antoine Bellier a tout pour réussir un jour à Wimbledon. Mais pour ce jeune joueur genevois de 18 ans, la route de Londres passait cette semaine par Sabac, en Serbie. Il y a perdu au premier tour d’un tournoi Future (la troisième division du tennis) contre un local classé aux environs de la 300e place mondiale. Lui est pour l’heure 1111e à l’ATP, 18e joueur suisse. Depuis un an, Antoine s’est lancé dans l’aventure du tennis professionnel et d’ici au gazon coupé ras du All England Lawn Tennis & Croquet Club, c’est une jungle qu’il lui faudra traverser, sa raquette en guise de machette.

Mi-juin, il faisait avec nous le bilan de cette première année au Country Club Geneva, à Bellevue. «J’ai progressé», résume d’emblée ce grand jeune homme réfléchi, bien éduqué et encore un peu timide. «Je ne me focalise pas sur mon classement. Il m’est arrivé de battre un 400e mondial et de perdre contre un 1200e. Au Challenger de Genève, je perds en trois sets contre un ancien 70e mondial. Récemment, j’ai mis 6-1 6-1 à un joueur que je battais 7-6 7-6 l’an passé.» Il a pris du plaisir, également. «Je fais ce que j’aime, c’est une chance extraordinaire. Comme je découvre, les voyages ne me pèsent pas.» Du haut de ses 18 ans et de son 1,96 mètre, il s’est découvert parmi les plus jeunes («la plupart ont entre 22 et 26 ans») mais pas dans les plus grands.

Surtout, Antoine Bellier s’est frotté à la face professionnelle de ce qui jusqu’ici n’était qu’un sport. «Ce qui impressionne d’emblée, c’est de découvrir qu’il y a énormément de joueurs, que le niveau est très élevé et que la différence est parfois infime entre un 500e mondial et un joueur classé 1000e. On réalise très vite qu’il faut beaucoup de travail et de rigueur pour sortir du lot.» Un milieu extrêmement concurrentiel, mais pas un monde de requins. «Au contraire, la plupart des mecs sont étonnamment sympas. Si j’envoie quatre SMS pour rechercher un partenaire de double ou d’entraînement, je vais recevoir quatre réponses.»

Toute méritocratique qu’elle soit, l’organisation pyramidale du tennis professionnel est très inégalitaire. Dix joueurs amassent des fortunes, 100 en vivent très bien, 100 autres s’autofinancent tout juste et 1000 payent pour espérer les rejoindre un jour. Pour les nouveaux venus, atteindre le top 100 est un parcours toujours plus long, difficile et onéreux. Il y a beaucoup de frais, énormément de concurrence et peu de rentrées d’argent. Une étude statistique de la Fédération internationale de tennis (ITF) publiée en décembre 2014 a montré que le top 100 avait en moyenne 28 ans et 4 mois (30% de trentenaires). On y accède désormais à 21 ans et 7 mois (7 mois plus tard qu’il y a 15 ans), après 4 ans et 8 mois d’effort (contre 3 ans et 7 mois en 2000). Beaucoup renoncent avant, faute de pouvoir tenir le coup si longtemps financièrement.

Partant du principe qu’il vaut mieux vivre ses rêves que rêver sa vie, persuadés que l’expérience serait de toute façon bénéfique humainement, les parents d’Antoine, Lucie et Jules, l’ont largement aidé à financer son projet. Ils ont tablé sur un budget de 50 000 francs par saison pour payer les déplacements (35 semaines de compétition, dont une vingtaine à l’étranger), le logement, la nourriture, l’entraîneur, le préparateur physique. «Il est déchargé de cette pression, se réjouit son père, Jules. Mais il a conscience de la valeur de l’argent et s’il peut économiser 20 euros, je sais qu’il le fera.»

Antoine Bellier a trouvé quelques sponsors (l’Hôpital de La Tour, Lombard & Odier, les SIG, l’Association régionale Genève tennis, le Panathlon Club de Genève, plus Wilson et le Country Club qui l’aident en nature) et gagne un peu d’argent grâce aux Interclubs de LNA (en août avec le TC Eaux-Vives). Cadre C de Swiss Tennis, il ne reçoit aucune aide de la fédération. Ses gains? Le site de l’ATP recense 4219 dollars de prize-money, à peine 10% de ses frais.

La bande-son de cette première saison pourrait être La bohème d’Aznavour. Antoine et ses compagnons de voyage pratiquent le covoiturage, partagent presque toujours la chambre d’hôtel, se payent les services d’un coach à plusieurs. «A Stuttgart, j’avais quitté ma chambre au matin de mon match, pour ne pas payer une nuit pour rien en cas d’élimination. J’ai gagné, mais le soir l’hôtel était complet; je me suis retrouvé à 20h le soir à errer dans la ville, à pied avec ma valise, à la recherche d’un lit pour la nuit.» A Antalya, en Turquie, sa place de finaliste dans l’épreuve du double lui a rapporté 100 euros, à peine le prix du billet d’avion.

«L’ITF a décidé d’augmenter la dotation des Futures. Cela nous aidera un peu plus, même s’il sera toujours impossible de gagner sa vie à ce niveau», explique-t-il. Trouve-t-il le système injuste? «Disons que cela serait mieux si le curseur était abaissé au 200e ou 300e rang mondial, mais cela correspond à une réalité économique: il n’y a jamais de public, seulement les gens du club. Tu ne peux que gagner des points pour passer à l’étage au-dessus.»

Les points. Le premier point ATP est un peu le dépucelage du joueur de tennis. Antoine s’en souvient, forcément. «C’était à Lausanne, mi-août. J’avais obtenu une wild-card de Swiss Tennis et j’ai joué au premier tour contre un Français. Il était pas tout jeune et il sortait des qualifs…» Alors, heureux? «Oui, bien sûr. Voir son nom apparaître le lundi sur le classement de l’ATP, ça fait plaisir. Mais j’étais surtout soulagé parce qu’un joueur classé à l’ATP peut entrer dans toutes les qualifications.»

Il en compte 10 aujourd’hui. «Une victoire au premier tour rapporte un point, au deuxième tour 2 points. Une demi-finale, c’est 6 points. Il faut vraiment aller en demi-finale ou en finale pour décoller.» «Il s’arrête souvent en quart, observe son entraîneur, Sonny Kayambo. A 18 ans, Antoine est encore en formation. C’est un garçon gentil, parfois un peu trop. On essaye de le rendre plus «sniper». Federer est un super-gars mais sur un court, c’est un tueur. Sa saison est bonne, elle pourrait être très bonne s’il accrochait une demi-finale en simple. Il a battu un joueur classé 300e, accroché des 250e mondiaux. C’est positif mais il ne faut pas s’enflammer. L’objectif n’est pas de devenir 800e, c’est d’être joueur professionnel.» «Quand je serai souvent régulièrement confronté à des joueurs du top 100, reprend Antoine, je saurai alors si j’ai le potentiel.»

Les pros, les vrais, les champions, Antoine Bellier les côtoie régulièrement au country club, dont Gaël Monfils, Stanislas Wawrinka et Jo-Wilfried Tsonga sont des habitués. Il tape parfois la balle avec eux. «Ils sont très sym pas. Ils sont différents mais ce sont tous de gros bosseurs et de grands per­fectionnistes.» Jo-Wilfried Tsonga, qui l’a pris en affection, l’a encouragé à y croire. «Avec ta taille, avec ton service et avec ta main gauche, tu as quelque chose…» Mais Guy Forget, dont le fils Thibault s’est lancé dans la même aventure, l’a mis en garde: «Tous tes coups doivent être parfaits. Dans le tennis moderne, même ton point faible doit être un coup fort.»

Alors entre confiance et doute, il s’est lancé à l’assaut de sa deuxième année. Wimbledon est toujours aussi loin mais la jungle semble moins impénétrable. «D’un côté, je me dis que je suis jeune et que j’ai le temps, mais de l’autre cette première année a filé sans que je m’en rende compte.»

A Antalya, en Turquie, sa place de finaliste dans l’épreuve du double lui a rapporté 100 euros

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