L'athlète prend place dans les starting-blocks et s'apprête à bondir tel un félin. «J'essaie d'arrêter le temps», explique Sam N'Chinda, sprinter du Stade Genève qui a participé à deux Jeux olympiques sous les couleurs du Cameroun (en 1988 et en 1992). «C'est comme si le temps n'existait pas.» Il précise sa pensée: «Pendant toute la durée de la course, on oublie le temps. Il faut être léger, ne pas sentir si on est rapide ou lent. Le temps doit être égal à zéro. A partir du moment où tu es dans tes starting-blocks et jusqu'à l'arrivée, il ne faut pas sentir les secondes s'écouler.» Sinon, la course est ratée.

Les athlètes se préparent à interrompre le cours du temps par des rituels. Les mêmes à chaque compétition. Constants, immuables. Rassurants. Pendant les attentes interminables entre les essais ou les séries, beaucoup coiffent leur walkman. Lors de l'échauffement, la musique leur permet de s'isoler, de répéter mentalement ou réellement les mêmes gestes. Elle empêche la gamberge, la montée insidieuse de l'angoisse. Au moment du départ, les rituels continuent. Quand les coureurs sont appelés sous le drapeau, ils trouvent encore le moyen de faire quelques gestes automatiques avant que le starter crie: «A vos marques.» Leroy Burrel fait un saut de grenouille de deux mètres. Colin Jackson se tient les chevilles des deux mains, se penche et se rattrape avant de tomber. Linford Christie sautait trois ou quatre fois sur place et se livrait à un ultime stretching .

Ensuite: l'instant du départ. Ceux qui excellent par leur temps de réaction se mettent en évidence. Les plus véloces restent Dennis Mitchell et Ben Johnson. L'un s'exerce à l'entraînement. L'autre laissait parler son naturel. En sprint, le départ est décisif. Il crée un décalage qui se rattrape difficilement. C'est pourquoi les instances dirigeantes font la chasse aux départs anticipés. Avec l'électronique, le verdict est implacable et imperceptible à l'œil nu: on juge au millième de seconde.

Reste qu'après, tout se déroule comme un instantané. D'où la définition de la course idéale de Sam N'Chinda: «Tu réagis, tu flottes, tu arrives et... c'est déjà fini!». La course ratée est facile à identifier: «Quand tu arrives à flotter c'est bien. Si tu reviens dans le temps et que tu réfléchis sur tes gestes, c'est mauvais. Dans le 200 mètres, c'est pareil. Au sortir du virage, on ne devrait pas réagir par rapport à celui qui nous dépasse, mais rester dans notre course.» Le temps suspendu est la vertu du sprint. Au-delà, dès le 400 mètres, ce n'est plus une question de temps, mais de rythme.